Un Ancien élève devenu célèbre : THEODULE RIBOT







Philosophe français né à Guingamp entre 1839 et décédé à Paris en 1916, Théodule Ribot a suivi ses études au lycée de Saint Brieuc puis est entré en 1862 à l'Ecole Normale Supérieure. Il fut agrégé de philosophie en 1867 il devient alors professeur au lycée de Vesoul puis à celui de Laval. En 1873, il est reçu docteur en lettres et sa seconde thèse sur l'hérédité appela sur lui l'attention du monde savant.
De 1872 à 1885, il abandonne l'enseignement ; il devient alors directeur de la Revue Philosophique qu'il crée en 1875 et qu'il dirige jusqu'à sa mort (revue qui existe toujours).
Dans cette même période, il écrit des ouvrages sur les tendances modernes de la philosophie étrangère :
- La philosophie de Schopenhauer en 1874.
- La psychologie contemporaine allemande en 1879.
- La psychologie contemporaine anglaise en 1870 ou 72.

Puis, il travaille dans le domaine de la psychologie pathologique, c'est à dire l'étude des maladies (causes, conséquences, …). Il écrit alors :
- Les maladies de la mémoire en 1881.
- Les maladies de la volonté en 1883.
- Les maladies de la personnalité en 1885.
Il est, cette même année (1885), chargé des cours de psychologie expérimentale à la faculté des lettres (La Sorbonne) et devient, en 1888, professeur au Collège de France.

Dans l'évolution des idées et la psychologie des sentiments, en 1896, on voit sa méthode personnelle qui s'appuie sur la physiologie (science qui étudie le fonctionnement normal d'un organisme vivant ou de ses parties) et la pathologie (étude des maladies, de leurs causes et de leurs symptômes ; ensemble des manifestations d'une maladie, des effets morbides qu'elle entraîne) pour déterminer les éléments constitutifs de la vie intellectuelle.
Ses découvertes sur les mémoires inconscientes préparent la révolution freudienne.
Il s'oriente alors vers l'étude de l'affectivité et écrit à ce sujet :
- L'imagination créatrice en 1900.
- La logique des sentiments en 1905.

La médaille départementale

Enfin, une suprême récompense est décernée à partir de 1837, au niveau départemental.
Cette année là, les instituteurs primaires communaux reçoivent une lettre du maire concernant la distribution des « médailles d'honneur que le département a promises, pour exciter l'émulation des élèves des écoles primaires ». Il est demandé à chacun d'entre eux de faire connaître le non de l'élève de leur classe respective – des deux élèves pour la classe primaire supérieure -, qui ont obtenu le plus de frais pendant l'année scolaire la médaille départementale « pour mettre M. le Préfet à même de faire graver, avant la distribution des prix, les médailles d'honneur ». Deux jours plus tard, le maire est en mesure de communiquer au sous-préfet les noms des quatre élèves les plus méritoires. Pour l'école primaire supérieure, il s'agit de deux garçons n'habitant pas à Guingamp : Eugène THIERRY de Quintin et Pierre CORBIN de Plouisy ; le meilleur élève de l'école élémentaire est Guingampais, Théodule RIBOT. Il en est de même pour la meilleure élève des sœurs de la Sagesse, Hortense LE TULLE.
Le maire est soucieux de la renommée de ses écoles communales. Il avoue au sous-préfet, en lui remettant l'avis du comité local pour les médailles à distribuer aux écoles de filles de l'arrondissement : « J'espère bien que notre école pourra obtenir au moins deux sur les trois médailles à décerner., M. l'Inspecteur des écoles primaires du département ayant du en rendre un compte bien avantageux..
Depuis, ce prix est annuellement décerné. En juillet 1848, les quatre lauréats proposés par les écoles communales de la ville pour la médaille d'honneur sont tous Guingampais. Théodule RIBOT s'illustre toujours mais cette fois à l'école primaire supérieure où ALLAIN l'a désigné avec un autre camarade comme postulant au trophée.




    L'origine subjective du jugement :

La politique abonde en concepts-valeurs qui agissent ou dépérissent suivant la quantité de foi qui s'y arrache : théocratie, autocratie, monarchie, démocratie, féodalité ; idée de l'Etat variant du « salus populi suprema lex » à l'anarchie, etc.
En sociologie, le jugement de valeur -favorable ou défavorable- s'est expliqué aux diverses formes de la famille (matriarcat, patriarcat), du clan ; au régime des castes, de l'esclavage, du servage, du travail libre, du salariat ; aux modalités variables de la propriété (commune, privée, attribuée au seul chef de l'Etat, etc.).
Enfin les religions, que les théoriciens de la « valeur » ont ordinairement omises dans leurs spéculations. J'excepte Höffding qui, dans sa récente Philosophie de la religion s'efforce de montrer que leur fond commun est « le principe de conservation de la valeur « . Toute religion étant une croyance, entre le droit dans la sphère des valeurs. Le croyant aveugle attibue à sa religion une valeur absolue et tient les autres pour des non-valeurs. Monothéisme, dualisme, polythéisme, dogmes, mythes, formes diverses des rites et de la prière : tout cela, en passant d'une religion à une autre, est diversement évalué. J'incline à penser que l'activité religieuse est la manifestation la plus complète de la logique des sentiments : en tout cas, c'est une source où l'on peut puiser copieusement pour l'étudier.
En résumé, la matière propre de cette logique est le jugement subjectif. Le raisonneur, par une illusion fréquente, la transforme en un jugement objectif qu'il généralise. Les évaluations ne sont souvent que le produit des qualités spéciales d'un peuple, d'un temps, d'un homme, d'une profession, et nous les tenons valables pour l'humanité tout entière. Aussi peut-on soutenir avec Stern que la plupart des dissensions entre les hommes viennent non, comme le disait Leibniz, de ce qu'ils ne s'entendent pas sur la signification des mots, mais des sentiments différents qu'ils y joignent.

Le jugement subjectif lié à la logique des sentiments est remplacé, par illusion, par un jugement que l'individu croit objectif. Chaque jugement est donc propre à chacun puisqu'il fait appelle à sa subjectivité, à sa sensibilité.
L'importance de cette subjectivité explique les incompréhensions entre les hommes et souligne la difficulté que crée le langage puisque chaque mot contient un sens, plus proche d'une interprétation que d'une connaissance commune à tous.




    Naissance de la psychologie moderne :

Ceci posé, y a-t-il un raisonnement purement émotionnel ? L'opinion générale est pour la négative. On dit : la peur, l'amour la colère ne raisonnent pas.
D'autre part, si l'on va plus avant, on peut soutenir que toute émotion à sa logique instinctive, implicite « et qu'il est possible qu'elle soit une téléologie fixée par l'hérédité » (Tarde). Toutefois cette thèse pourrait bien être surtout une métaphore ; elle repose sur une analogie entre le mécanisme de l'instinct et de l'émotion d'une part et celui du raisonnement d'autre part. Mais dans les deux premiers cas, le mécanisme est organisé, stable ; dans le second cas, il y a une adaptation variable à une fin variable. Si donc il peut se rencontrer un raisonnement émotionnel par –ce que je ne nie pas- il est court, à l'état d'enveloppement et consiste plutôt en un brusque groupement d'idées et en une construction imaginative.
Le raisonnement passionnel ne reste pas dans cet état embryonnaire ; il s'affirme et se développe. Qu'il soit contraire à la raison, qu'il fausse le jugement et la volonté, qu'il soit nuisible dans la pratique : ce sont là des vérités banales, incontestables ; mais je n'ai à m'occuper que de son mécanisme subjectif, non de sa valeur objective. Pour cela, le mieux est de le voir à l'œuvre dans quelques passions. J'en choisis trois ; l'une dépressive, la timidité ; une autre expansive, l'amour ; une autre mixte, la jalousie.
I – J'appelle la timidité une passion puisque, conformément à la définition précédente, elle est une émotion persistante et obsédante. Nous avons à considérer d'abord la disposition innée, c'est-à-dire le tempérament ou caractère du timide ; puis la série des jugements affectifs qui en sont issus ; enfin les résultats ou conclusions.
Je résume d'après deux auteurs contemporains les caractères principaux de la timidité. Symptômes physiques : troubles sensoriels, moteurs, vasculaires viscéraux, sécrétoires. Symptômes psychiques : la peur, la honte l'aboulie et l'inhibition des actes, l'absence de présence d'esprit et ce caractère propre, qu'elle ne se manifeste que d'homme à homme et par conséquent sous une forme sociale. D'un mot, elle est une « hyperesthésie affective » (Hartenberg). Tel est le point de départ, équivalant à la prémisse majeure ou à la proposition générale dans la logique rationnelle.
Sur ce fondement, le raisonnement s'édifie. Cette disposition primaire, cette matière affective est transformée par une accumulation de jugements de valeur, par une appréciation subjective des hommes et des événements. C'est la transformation de la « timidité brute et spontanée en une timidité réfléchie et systématique.

II - L'amour que je choisis comme exemple de la passion expansive, se présente sous tant de formes que le rôle de la logique ne peut être toujours le même. En allant du simple au complexe et du minimum au maximum de rationalité, je distingue trois principaux types.
1° L'amour dans toute sa fougue, avec la plénitude des éléments physiques et psychiques qui le constituent, éclatant comme un coup de foudre, irrésistible comme l'instinct, justifiant la thèse de Schopenhauer que c'est le génie de l'espèce qui maîtrise l'individu et l'emploie comme le seul instrument de son vouloir ; - ce cas est étranger à la logique ; à moins qu'on entende la logique organisée, immanente, inconsciente de l'instinct. Cette assimilation a été indiquée et discutée plus haut. Entre l'éruption impulsive et le but, il n'y a pas de moyen terme intercalé. Cet entraînement fatal qui fait affirmer aux amants qu'ils ont le droit absolu de s'appartenir, en dépit de tout et de tous, ne ressemble pas au déterminisme d'un raisonnement soit rationnel, soit affectif.
On a comparé cette manifestation de l'amour « à un fleuve immense qui entraîne tout dans son cours et auquel rien ne saurait résister » ; mais le torrent amoureux n'entraîne que ce qui tend vers son but et laisse le reste. Une comparaison plus exacte serait avec des cas morbides d'accaparement de la conscience par une idée fondamentale, fixe, immuable, l'acceptation sans critique de tout ce qui la favorise, l'exclusion de tout ce qui la contredit.
2° Avec les formes moyennes, ordinaires de l'amour, le raisonnement passionnel apparaît. Je prends comme guide l'analyse souvent citée de Stendhal. Celle de Spencer non moins connue vaut surtout par l'énumération des éléments constitutifs de l'amour-émotion : ils sont très nombreux, ce qui explique sa force. Celle de Stendhal marque plutôt le développement, l'évolution, les stades de l'amour-passion. Je la traduis dans le langage de la psychologie contemporaine.
D'abord l'admiration, c'est-à-dire le choc qui précède ou accompagne toute émotion. Ce premier moment est purement émotionnel. Attraction du plaisir : c'est-à-dire l'éveil du désir sous toutes ses formes, physiques et psychiques.
L'espérance. Ici commence une rapide construction imaginative dont nous parlerons plus tard. Il me semble qu'avec elle le jugement de valeur apparaît puisque l'amoureux s'apprécie et se juge capable de succès.
Puis vient la cristallisation, « opération de l'esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections ». Cette opération est double. On est enclin assez naturellement à croire qu'elle se réduit à une association d'idées dont la base est affective, le désir amoureux étant le centre d'attraction. Cette analyse est incomplète. Le travail de l'esprit ne se réduit pas à un simple automatisme qui groupe les idées suivant leurs affinités et leurs rapports avec la passion actuelle. Il y a, en outre, une série d'affirmations et de négations, c'est-à-dire de jugements à marque affective qui attribuent à l'objet aimé toutes les qualités agréables, éliminent ou atténuent les laideurs et les défauts. La conclusion le pose comme un être idéal et parfait.

Avant Ribot, personne n'avait envisagé une quelconque relation entre les sentiments des hommes et un raisonnement digne de ce nom : en effet, on distinguait bien ce qui était du domaine de la psychologie et ce qui était du domaine de la logique. Or, Ribot a montré que nos sentiments étaient un point de départ pour un véritable raisonnement logique qui s'effectue à l'intérieur de nous-mêmes et qui va avoir pour résultat soit une action, soit une certaine représentation du monde extérieur qui sera synonyme d'un jugement, d'une valeur que nous accordons aux choses.
Théodule Ribot a donc mis en évidence une logique affective qui s'oppose fondamentalement à la logique rationnelle. Cette logique affective est caractérisée par sa complexité car les types de raisonnement sont infinis, cependant ils tendent tous vers un but, conscient ou inconscient, qui est de se conserver, se développer, ou se déterminer par une action ou un jugement. Ces raisonnements ont pour point de départ une émotion ou un sentiment que connaît un sujet, émotion qui va devenir une sorte de passion c'est-à-dire que l'individu va l'assimiler à sa propre personnalité, pour enfin le transformer en une règle, une valeur concernant le monde extérieur qui aura pour lui un aspect objectif.




    Le raisonnement affectif comme moyen de connaissance :

L'opposition de deux types de raisonnement : le raisonnement intellectuel dont - la valeur était déjà reconnue depuis longtemps – et le raisonnement émotionnel mis en évidence par Théodule Ribot.
Ce texte met an avant une opposition entre le raisonnement intellectuel et le raisonnement affectif : ces deux types de raisonnement s'opposent d'abord par leur but. On peut dire que le premier vise une connaissance scientifique et même mathématisable du monde extérieur, de sorte que des éléments contradictoires sont incompatibles ; tandis que le second, subjectif a pour but d'adapter notre perception du monde et des choses à nos sentiments, nos croyances. Ce raisonnement plus affectif, plus complexe, n'admet donc pas la notion de contradiction qui n'a de sens qu'intellectuellement : en effet deux éléments, qui à priori s'opposent, peuvent fort bien cohabiter dans un même être, faisant l'objet de deux raisonnements différents.
A propos de ces deux types de raisonnement, Ribot nous dit que , contrairement aux apparences et à ce que l'on voudrait croire (surtout à son époque où la psychologie est peu développée), c'est le raisonnement affectif qui détermine la plupart des choses et que les sentiments qui sont souvent considérés comme n'ayant pas de logique sont en fait le point de départ d'un raisonnement déterminant.

1) Le raisonnement intellectuel n'a qu'un but : connaître la vérité objective. Il est une adaptation aux faits (qualités, rapports ou signes qui les représentent). Bien que dans aucun raisonnement l'élément subjectif ne puisse être absolument éliminé, il est si faible, dans les cas corrects, qu'il est pratiquement négligeable. La fonction de la raison est d'unifier, tout au moins de systématiser. Elle anéantit toute contradiction, parce que si l'adaptation à l'objet est A, elle ne peut en même temps être non-A. J'omets les cas de devenir qui ont servi de fondement à la logique des contradictoires. 
2) Le raisonnement émotionnel est une adaptation aux croyances, aux désirs et aversions. Sa position est subjective. Or, l'observation montre que la vie affective, livrée à elle seule, s'accommode très bien de la pluralité des tendances et même de leur anarchie : l'unité n'est pas essentielle à sa nature et ne pénètre en elle que par la prédominance d'une passion (amour, ambition,etc.), ou par une intrusion intellectuelle qui impose l'ordre. C'est un fait d'expérience que deux désirs ou croyances, réputés contradictoires, peuvent coexister dans le même homme sans que l'un supprime l'autre. L'instinct offensif qui s'exprime par la colère, les actes violents et sanguinaires, à sa fin propre, comme le besoin esthétique à la sienne (cas de Malatesta). Le désir du salut dans une autre vie est un but ; le désir de jouir de la vie présente est un autre ; en tant que désirs, ils ne s'excluent pas. En un mot, la logique des sentiments ne cherche que des moyens de satisfaction et de succès, sans considérer si les voies qu'elle suit sont rationnellement contradictoires. Tous les besoins, aspirations, passions qui nous font agir sont des valeurs irréductibles les unes aux autres et qui ne sont contradictoires qu'autant qu'elles ont été rationalisées, c'est-à-dire élaborées par la réflexion .
On peut objecter que quelquefois deux fins inconciliables coexistent dont l'une doit annihiler l'autre. Sans doute : toutefois ceci n'est pas une contradiction logique, formelle ; c'est une opposition de fait, une lutte entre deux forces antagonistes. Si l'une est anéantie, c'est qu 'elle poursuit une fin qui viole non le principe abstrait de contradiction, lequel ne règle que les démarches de notre entendement ; mais le principe objectif, concret, des conditions d'existence qui régit la vie organique et psychique de tous les êtres.
Contraire, contradictoires sont des notions intellectuelles, étrangères à la vie affective et qu'on lui applique indûment. Nous les employons pour la commodité de notre pensée qui intellectualise tout. Nous disons que le plaisir et la douleur sont des contraires ; c'est une simple forme de langage : comme nous avons essayé de le montrer ailleurs, ils ne sont pas contraires, mais autres.




    La méthode de Ribot :

Ribot a introduit une notion radicalement nouvelle en psychologie, à savoir l'expérience scientifique. Sa demande apparaît doublement paradoxale car il rompt avec les théories associationnistes auxquelles il adhérait auparavant ; et d'autre part, il fait de la psychologie une science d'où son appellation de psychologie expérimentale. La théorie associationniste est fondée sur l'association d'idées libres dont l'analyse révèle l'inconscient de l'individu. Utilisée en psychothérapie, cette méthode se révèle mauvaise aux yeux de Ribot car, s'il a parlé de refoulement tout comme Freud, Ribot va considérer que cette méthode ne peut pas être fiable puisque l'individu ne parvient pas à penser librement, il est donc influencé par sa raison qui lui dicte en quelque sorte ce qu'il dit. Ce qu'il refoule reste donc caché dans son inconscient. D'où la nécessité de faire de la psychologie une science qui prend en compte les sentiments non comme des éléments libres et sans but ou ordre, mais plutôt comme des éléments faisant partie d'une logique (la logique des sentiments).
Fait encore paradoxal, bien qu'il ait su prouver la nécessité de l'expérience, c'est-à-dire d'une objectivité scientifique, cette méthode est restée à l'état d'ébauche et Ribot ne l'a jamais vraiment appliquée.




    La place de la réflexion dans l'organisation du sentiment :

Il faut tout d'abord se débarrasser de cette opinion commune, qu'une conversion est l'effet de la réflexion d'éléments uniquement ou principalement intellectuels. Ce n'est pas une prétendue démonstration qui engendre la croyance, mais la croyance qui suscite une prétendue démonstration pour se justifier. Je pourrai lire de volumineux traités de théologie musulmane, assister assidûment aux lectures et aux prédications dans les mosquées, sans la moindre propension à me convertir à l'Islamisme et sans autre profit qu'une connaissance approfondie de cette religion. Aux temps héroïques du romantisme, les classiques invétérés résistaient, sans être ébranlés, aux critiques, aux manifestes et qui pis est aux chefs-d'oeuvre. Les raisonnements d'un républicain n'ont aucune prise sur un royaliste fougueux et réciproquement. Sans doute, la tendance, l'ébranlement qui produit la conversion ne naît pas spontanément, sans causes intellectuelles, sans idée provocatrice ; mais l'idée n'est qu'un instrument qui tantôt réussit, tantôt échoue. Elle ressemble au pêcheur qui jette son amorce dans l'eau, sans savoir si le moisson mordra à l'hameçon.
Une croyance est un système d'idées investi d'une réalité et jugé supérieur et préférable à tout autre. Une conversion, qu'elle qu'en soit la nature, consiste dans la substitution d'un autre système d'idées qui à son tour est jugé réel ou du moins supérieur et préférable à tout autre. Comment se fait cette substitution ? Je néglige toutes les métaphores usitées en pareil cas (bourgeon devenant fleur, fruit mûr, etc.), qui n'expliquent rien. On a assimilé la conversion à une suggestion faite par les autres ou qu'on se fait à soi-même ; mais ce n'est qu'un élément de sa psychologie. Pour ma part, je chercherais plutôt ses analogues dans les cas de métamorphose partielle à base physiologique : crise de puberté, passage à la sénilité par transition lente, changement brusque de caractère à la suite de violentes émotions, transformation psychique résultant d'une maladie : bref, dans les cas d'altération partielle de la personnalité. Ces altérations ont des degrés ; plus elles entament le fond de l'individu, plus elles se rapprochent des conversions. Ceci demande à être précisé.

Ce texte qui expose le mécanisme de la conversion met en valeur plusieurs aspects intéressants. La première phrase confirme bien que Ribot innove puisqu'il rompt avec « l'opinion commune ». En effet, pour lui, c'est le raisonnement affectif donc inconscient qui est la base de tout raisonnement rationnel. L'illusion que la réflexion précède la croyance est omniprésente. En fait, la réflexion n'intervient qu'après les sentiments pour justifier ceux-ci par une « prétendue démonstration ». L'exemple de la croyance illustre bien l'impossibilité de convaincre un individu de changer sa propre croyance pour une autre. Les arguments rationnels ne changent rien à sa croyance purement affective. Il émet la possibilité de renoncer ceci car bien entendu, une croyance n'est pas forcément aveugle et les idées intellectuelles sont des moyens mais jamais une fin.




    Ribot et Freud :

Une question préalable se pose : Y-a-t-il dans la logique émotionnelle, des jugements et des raisonnements inconscients ? Elle est d'autant plus légitime que la vie affective plus que tout autre paraît plonger dans l'être, au- dessous de la conscience. Malheureusement, nous n'avons pas de réponse positive à proposer. Dès qu'on entre dans la région ténébreuse de l'inconscient, toute interprétation, c'est-à-dire la traduction dans le langage clair de la conscience se fait à l'aventure.
En ce qui concerne les faits, j'ai soutenu ailleurs qu'il y aurait avantage à établir deux catégories :
1° l'inconscient statique comprenant les habitudes, la mémoire et en général tout ce qui est savoir organisé : c'est un état de conservation, de repos, tout relatif, puisque nos états internes subissent d'incessantes métamorphoses ;
2° l'inconscient dynamique qui est un état latent d'activité, d'incubation, d'élaboration. On a des preuves à profusion de cette rumination inconsciente qui ne se traduit dans la conscience que par des résultats. Evidemment, le raisonnement, s'il existe, appartient à cette dernière catégorie ; mais ceci ne nous apprend rien sur sa nature.
A l'appui de cette hypothèse, on peut alléguer quelques faits, dans la mesure où il est possible de s'aventurer dans cette double obscurité : l'affectif, l'inconscient. Il n'est pas rare qu'à la suite d'une maladie physique ou d'émotions violentes, il se produise un changement total d'humeur (mood). J'emploie ce terme faute de mieux, pour dire que le ton principal de la vie active fait place à un état contraire : l'homme jovial se change en un mélancolique ; l'actif devient apathique, inerte ; le tempérament amoureux, frigide, indifférent. Ce changement d'humeur influe sur les jugements. Le passage du premier état au second transforme la conception de la vie en ce qui concerne l'individu lui-même, ses semblables, son milieu, les événements du monde. Il s'est produit un déplacement des valeurs : autre la fin désirée, autres les conclusions. Mais cette manifestation de la logique affective me paraît à inscrire au compte du raisonnement émotionnel ou passionnel, précédemment étudié. Ce cas ne ressemble pas à une conversion. Pourquoi ?
On a de nombreuses confessions de convertis ; elles nous apprennent ce qui suit. Avant la conversion, le plus souvent un état de malaise, de mécontentement de soi-même et des autres, de dégoût pour toute chose, d'impossibilité de désir et de plaisir. W. James en a transcrit plusieurs, entre autres celle de Tolstoï qui est très détaillée. Après la conversion un sentiment de joie, puis de paix, de quiétude ; « tout prend une apparence de nouveauté ». Ceci diffère totalement du changement d'humeur qui est une cause. Chez le converti, la transformation affective ci-dessus décrite est un effet ; elle résulte du travail souterrain qui commence ou qui est fini et elle se ramène à un jugement défavorable sur la vie ancienne, à un jugement favorable sur la vie naissante. Or (et c'est le point important à noter) ce travail aboutit à un apport intellectuel : une nouvelle croyance, un ensemble d'idées et de préceptes faisant corps. A moins d'admettre une forme d'activité raisonnante inconnue de nous, on est réduit à supposer que la constitution et l'adoption d'un idéal sont, chez le converti, le résultat d'un ensemble de jugements qui convergent vers une même fin, une même conclusion ; que tout se passe comme si, à l'état latent, une somme de jugements de valeur s'accentuait suivant un mécanisme précédemment décrit.

On trouve dans la manière de penser les processus mentaux de Ribot de nombreuses similitudes avec la théorie freudienne, de sorte qu'on peut voir en Ribot un précurseur de Freud. En effet, les recherches de Théodule Ribot ont grosso modo les mêmes orientations que celles de Freud : il s'interroge sur le pouvoir et l'importance des sentiments dans la détermination de chacun et démontre que la psychologie doit être considérée comme une science à part entière, ayant sa propre logique, rompant par là avec la psychologie associationniste qui réduisait la psychologie à une pratique d'association d'idées. Ribot a même été jusqu'à parler d'inconscient » et a évoqué le « refoulement », montrant les limites de la psychologie associationniste, et finalement on se rend compte que le travail de Freud sur la psychanalyse aurait pu être un aboutissement des investigations de Ribot. Cependant, Freud ira beaucoup plus loin, dans l'étude notamment du processus de refoulement et de ses effets.




CONCLUSION
Ribot, philosophe de formation, se veut homme des ruptures dans le domaine toujours incertain de la psychologie. L'idée d'une psychologie expérimentale nous vient de lui : les contenus émotionnels, la volonté de les maîtriser ou de les transformer doivent pouvoir être appréhendés dans leur mouvement d'apparition.
Mais peut-être que l'essentiel de la tâche d'un philosophe devenu psychologue est-elle ailleurs : dans cette aspiration à élucider l'intériorité des hommes, à faire de celle-ci un objet de connaissance tout en ayant le souci constant d'en respecter la liberté. De ce point de vue, Ribot fut un grand humaniste.