Le jour de gloire est arrivé !

Le matin, les jeunes de la classe se réunissaient et allaient chercher le drapeau à la mairie. Puis, les Caurellois, les Saint-Gillois, les gars de Saint-Guen et de Saint-Connec se mettaient en route, à pied, pour se rendre à Mûr, chef lieu du canton, distant de 5 à 6 kilomètres. Pour se donner de l'entrain, ils chantaient tout le long du trajet ; le chant sera d'ailleurs présent pendant les trois jours que durera la fête :

       -au cours des déplacements (chants à la marche, le plus souvent des dizaines)

       - au cours des repas (mélodies nostalgiques : la belle délaissée... mais la tristesse ne durait pas ; ces mélodies étaient vite remplacées par des chansons gaillardes).

        -pour annoncer l'arrivée dans les fermes.

Parfois les conscrits étaient accompagnés d'un musicien (accordéoniste surtout). Celui-ci n'était présent que la première journée et était payé par une quête : quelques informateurs nous ont dit que "l'artiste" acceptait parfois d'être rétribué en nature sous forme de boisson et de repas. La qualité musicale en souffrait quelque peu en fin de journée, mais qu'importe : le principal était d'avoir un accompagnement. D'ailleurs même dans leur état normal certains musiciens ne brillaient pas par leur répertoire. Ne dit-on pas que Francès Quatre-Vents ne connaissait qu'un seul air?

A l'heure dite, en général à 10 heures, les jeunes entraient dans la grande salle de la mairie où ils se déshabillaient  et attendaient leur tour, non sans gêne pour la plupart. Ils étaient appelés en fonction de leur date de naissance.

La commission était présidée par le sous-préfet. Elle comprenait outre le médecin-major, les maires des communes, un officier du bureau de recrutement et deux gendarmes.

L'un de ceux-ci procédait à la pesée, il les faisait passer sous la toise et mesurait leur périmètre thoracique.

On pouvait alors calculer l'indice de robusticité en additionnant le poids et le périmètre thoracique et en soustrayant la taille. Si l'indice était supérieur à 22, le conscrit était ajourné; il repasserait une ou deux fois.

En cas de problème plus grave, le jeune homme était exempté. D'après nos informateurs, c'était relativement rare (d'après les registres beaucoup moins).

Les exemptés étaient penauds et leurs parents vexés (y compris les oncles et les tantes). Les voisins disaient qu'il devait avoir une infirmité cachée. Des promesses de mariage furent ainsi annulées.

Une mère de Saint-Guen fut plus directe : le jeune homme que fréquentait sa fille était refusé ; elle le convoqua et lui dit "Je veux bien te la donner, mais avant je veux te voir tout nu". Le garçon dut s'exécuter et le test fut sans doute concluant puisque le mariage se fit.

Certains pères faisaient le déplacement pour être plus vite au courant du verdict ; ils n'avaient pas besoin de questionner leur gars : leur tête en disait suffisamment long.