les prix qui flambaient... C'était une catastrophe, un désastre.
Ainsi nous sommes-nous soulevés. Car - nobles comme paysans - nous perdions tous nos intérêts.

La rage coulait dans nos veines. Une rage
légitime qui me donna de la voix.
A POMMERET, j'ai obligé mon fermier à prendre les armes et à me suivre. Nous voilà au bourg de BRÉHAND, où se déroulait le tirage au sort des hommes arbitrairement désignés pour partir à la guerre. La scène m'apparaît si clairement que je crois la revivre... Voilà, je m'y retrouve...
Parmi la foule, l'ambiance est tendue. On entend des protestations et des insultes, à l'annonce des noms. C'en est trop. Je monte sur le mur du cimetière, et je crie aux paysans :       

"Le premier qui refuse de se révolter, je lui tire une balle dans la tête !". Mon déguisement trouble l'auditoire. Avec mon pantalon en gros drap sombre, la berlinge en lin qui m'irrite la peau, mon chapeau à large bord et mon foulard noué, je ne ressemble pas franchement à un noble !
Quant aux armes, je n'en manque pas : un fusil à double canon, un tromblon et deux pistolets à la ceinture ! Les paysans, eux, ne possèdent que des faucilles,                     

des "arrache-pommaud", des haches, des fourches, des serpes... Tous les outils de la ferme qui leur tombent sous la main. L'espoir naît ainsi. Nous voulons de toutes nos forces arrêter la Révolution, pour retrouver une vie paisible.
Désormais je suis écouté; on me suit. Cent cinquante hommes enthousiastes m'emboîtent le pas sur le grand chemin de LAMBALLE à SAINT-BRIEUC. Au fil des communes, notre troupe grossit, pour atteindre les 500 ! Les idées fusent pour combattre l'ennemi. Nous décidons de voler la liste des "tirés au sort", sacrifiés injustement à la guerre. Les routes deviennent notre royaume. A Sainte-Anne-Des-Ponts-Garnier, nous arrêtons la malle-poste, la fameuse "Brouette". Victoire ! Nous brûlons la liste, ivres de joie ! Notre première bataille contre les Bleus, qui arrivent de LAMBALLE, s'engage. Avec mon fidèle LE BORGNE nous encadrons la troupe, tirant sur ces damnés républicains, pendant que nos paysans crient et se battent courageusement dans les talus et les fourrés.


A
partir de ce jour, nous décidons d'arborer sur notre chapeau une cocarde blanche, en papier ou en tissu. Sur notre torse nous portons tous un coeur surmonté d'une

croix rouge, avec la mention "Dieu le Roi". Cette bataille, cette prise d'armes de Bréhand bouleversera mon existence, ainsi que celle de mes compagnons. Presque tous condamnés à mort par contumace, contraints désormais de nous cacher,  nous ne connaîtrons plus que l'errance. Mes biens, mon château, mes meubles... Tout me sera confisqué ... Même mon histoire d'amour !

Que se passe-t-il ? Qu'entends-je ? Un coup de feu ! Ma Joséphine ! S'est-elle fait tirer dessus ? Dépêchons-nous !
Depuis ma condamnation, les pigeons voyageurs sont nos alliés, les messagers de notre amour.

Ma mie, tu m'écrivais ta langueur et tu m'envoyais tes petits parchemins du haut du pigeonnier de ton manoir de la Ville-Louët. Moi, j'étais caché non loin de là, dans les champs. Et je te répondais ainsi...

"Ma mie, mon très cher amour,

Je vous écris cette missive comme un naufragé qui envoie sa bouteille à la mer. Il faut, ma Joséphine, que vous regardiez mon cœur s'emplir de vous mille fois par heure. Il faut que vous palpiez ma tristesse de vous savoir éloignée. Parfois j'aimerais tout cesser, tout abandonner là, pour que nous puissions enfin vivre ensemble, main dans la main et unis pour toujours.
Mais aussitôt l'image de ces pauvres paysans qui fondent tout leur espoir en moi, qui croient encore pouvoir vivre sans partir à la guerre, s'interpose entre vous et moi. Nous nous battons pour la gloire de Dieu - et ils m'accordent une confiance illimitée.
Vous comprendrez que je ne peux les décevoir... Ne vous lamentez pas trop en mon absence, ma mie. J'entreprendrai tout, au péril de mon existence, pour vous rejoindre à la Ville-Louët dans deux jours à peine. Dès demain mon fidèle Le Borgne vous donnera davantage de précisions; car ce maudit camp de Meslin limite tous mes déplacements. En ce moment même où je rédige ces mots, j'observe les Chouans qui s'affairent autour de moi.
Ô ils ne demandent pas l'opulence ! Ils veulent juste vivre sans toutes les contraintes qu'impose la République. N'est-ce pas un désir légitime ?
Ainsi les batailles font-elles rage. Le sang coule et imprègne nos terres. A chaque affrontement je pense à vous, et tout ce sang versé - ce sang des Bleus - est absorbé dans mon cœur par votre

amour. Si j'étais poète, j'évoquerais votre beauté incomparable et votre charme indescriptible qui me rendent fou. Je vous aime plus que ma vie et toutes mes pensées affluent vers vous. J'ai bien hâte de vous serrer contre moi...

V
otre fidèle, Amateur-Jérôme-Sylvestre
Bras de Forge de Boishardy"

J'attendais au péril de ma vie d'apercevoir l'oiseau, symbole de notre union. Un jour, alors que nous étions enfin parvenus à nous retrouver, Charles Hello, ce commissaire qui me pourchasse sans cesse - "ce petit Danton", par la mort de Dieu ! - réussit à nous surprendre. Nous nous aimions dans le foin, quand ce vilain personnage pointa sur nous son pistolet. Je n'ai même pas eu le temps d'enfiler mon pantalon ! J'ai pris mes jambes à mon cou et j'ai détalé, laissant mes vêtements éparpillés sur la paille !

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