La passion nous unissait; nos coeurs étaient déchirés. J'ai renoncé à tout pour toi,  ma  Joséphine ! Ma vie a été chamboulée depuis ce fameux 9 juillet 1792, où j'ai démissionné de mes fonctions de lieutenant de l'armée.

Je devais embarquer pour les Antilles... et je n'y suis jamais allé ! Neuf mois plus tard, je suis entré dans la révolte chouanne. Ma bien-aimée, tes sentiments royalistes m'ont convaincu, changeant mon existence de fond en comble.
Aujourd'hui je me demande quand même si tuer des gens au nom du Roi valait vraiment la peine.
Peut-être avons-nous été manipulés par ceux qui voulaient conserver leur argent et leur pouvoir ? Les chefs tiraient les ficelles, confortablement installés en Angleterre,
pendant que nos troupes se faisaient massacrer... et que ma tête était mise à prix !
Je me demande enfin s'il n'y avait pas une autre solution, celle que proposait le Général républicain Hoche - c'est-à-dire la paix, la discussion, le dialogue.
Je suis écoeuré par mes propres actes. J'aimerais tout effacer et revenir en arrière. Je n'ai pas suffisamment pensé aux conséquences de mes choix. J'ai trop écouté les pulsations de mon cœur,      des pulsations qui ont troublé mon jugement et mon raisonnement.   

Quand je repense aux discussions politiques que j'ai eues avec le Général Humbert à Moncontour, dans la forêt de Lorges...
Quel homme remarquable ! Son courage, ses talents de négociateur, son honnêteté, sa générosité, sa bonté et son intégrité intellectuelle m'ont fait apparaître cet "ennemi" comme un héros, un modèle pour ses troupes. Et aussi pour  nos  Chouans !

« 
Nous devrions essayer de calmer la situation, ne trouvez-vous pas ? me dit-il sur un ton tranquille et apaisant.

Archives départementales des Côtes-d'Armor. Série P.

Discutons pour arrêter ces tueries fratricides ! Vous savez très bien que nous avons les moyens de remporter la victoire... Vos Chouans ne sont-ils pas démunis ?

- Je dois bien reconnaître que nous sommes en détresse, répondis-je embarrassé.

-
Il est encore temps de déposer les armes. Vous éviteriez ainsi d'autres massacres. La fierté ne se situe pas toujours là où l'on croit. Tout ce sang versé entraîne notre perte à tous. Qui y trouve son intérêt ? La paix se construit rarement sur les cadavres ! D'ailleurs les Vendéens ont abandonné la Terreur Blanche... Soyez raisonnable, capitulez.

Dessin de Léonce  Petit (1838-1884 ) Coll. Bibl. Mun. de Dinan.


-
Il faut que je réfléchisse... Je ne peux pas laisser mes compagnons, après tout ce que nous avons vécu ensemble, toutes nos batailles au nom du Roi et de notre Foi !

-
Je vous comprends... Pour un homme d'honneur tel que vous, cette décision est extrêmement délicate à prendre... Mais vous pourriez réintégrer l'armée républicaine, au même grade".

Je songeai alors à notre victoire de Jugon, ce 26 frimaire de l'an III. Joséphine suivait nos quatre cents hommes, sur l'unique cheval de la troupe ! J'étais fier - et mes "chouans" avait la frénésie, la soif de vaincre. "Vive le  roi !  Vive  la religion et les bons prêtres !", crièrent-il d'une seule voix en entrant dans la ville.
Nous désarmâmes les gendarmes; puis nous nous postâmes à tous les accès de Jugon, Lamballe, Dinan, - sans oublier notre point stratégique : la maison du maire. Hélas, il était absent ! Il échappa ainsi à notre fougueux désir de vengeance qui, au lieu de s'amenuiser, s'enflamma comme un éclair. Armés de nos haches, nous coupâmes "l'arbre de la liberté" - précieux symbole des Bleus. Nous dérobâmes ensuite tous les registres de contribution, les procès verbaux, les textes de loi et autres actes notariés. Nous en jetâmes une partie dans la rivière de L'Arguénon; le

reste disparut en fumée, brûlé et réduit triomphalement en cendres dans la cheminée de l'Hôtel de l'Écu.
Le meilleur de l'aventure restait à venir...
Sur la place publique, nous décidâmes de tous nous dévêtir ! Nous voilà dans la fontaine, euphoriques et nus comme des vers, nous éclaboussant joyeusement et jetant nos haillons crasseux à la tête des villageois médusés...
Il fallut pourtant nous rhabiller. Qu'à cela ne tienne, nous dévalisâmes la charrette d'un roulier qui passait par là, remplie de vêtements destinés aux défenseurs de la République. Un vol pour la "bonne cause" ! Car je condamnais fermement les pillages inutiles,

les brigandages sauvages, indignes d'un être humain.
Après quelques sévères avertissements à mes troupes, tout rentra dans l'ordre. Nous nous séparâmes en deux groupes, désormais en route vers Dinan et Plédéliac.
Aujourd'hui il ne me reste en mémoire que notre fin victorieuse, notre courage, notre vaillance, notre volonté de fer et notre formidable solidarité, que rien ne parvint jamais à ébranler.

"
Désolé, je ne peux accepter votre proposition", dis-je au Général Humbert. 

Je n'ai jamais regretté ma décision. D'autant qu'en rejoignant les Bleus à cette époque de ma vie, j'aurais forcément perdu Joséphine...
Mais qu'est-ce qui m'arrive ? Quelle est cette douleur insupportable qui me vrille les reins ? On me tire dessus ! Oui, je suis touché ! Fuyons ! Oublions la souffrance... Il me faut rassembler toutes les forces que je possède encore pour parvenir à la Chapelle SAINT-MALO, où m'attend ma mie. Si je me hâte, j'arriverai peut-être à temps pour la sauver !                                             

Suite de la nouvelle

 

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