Levés bien avant l'aube, nous partons pour l'école. Nous sommes plusieurs à faire le trajet de Kerdaniel à Bothoa, tous les matins et tous les soirs, en hiver dans la nuit qui nous sépare de l'école car il y a en effet quatre à cinq kilomètres. Les poches regorgeant d'oeufs, de billes et d'un quignon de pain sont lourdes pour nos jambes de treize ans.

      Le trajet



Voici d'abord Marcel, accompagné de Francis sur le chemin. Marcel a la réputation d'avoir une mère qui garnit allègrement son panier du déjeuner: de grandes tranches de lard, de pot au feu et une canette de cidre. Puis c'est au tour de Daniel de nous rejoindre. Daniel tient toujours son sac à patates enroulé sous le bras au cas où il y aurait une averse. Chaque matin, nous passons devant le verger du vieux Darcel qui guette derrière la fenêtre de sa cabane.Nous le savons bien et si l'un d'entre nous s'y aventure, il ouvre sa porte d'où surgit son gros chien. En passant de nouveau devant une ferme, je retrouve mon ami François. Aujourd'hui, Henri n'est pas parmi nous : il est chargé d'allumer le poêle. Chaque matin, avec mon ami François, nous taquinons les vaches qui s'enfuient toujours au galop. Puis la maison d'école apparaît  et c'est l'heure de l'entrée en classe.


      Groupes d'élèves   



Dans la cour de l'école, nous le groupe des
"péquenauds", nous observons le groupe rival des fils de riches, "les petits bourgeois" comme nous les appelons. Nos jeux sont beaucoup plus intéressants que les leurs car ils ne savent jouer qu'aux billes d'agathe qu'ils ont achetées. Nous, nous savons fabriquer des jouets en bois que nous taillons avec nos couteaux. Nous au moins c'est des vrais jouets solides ! Nous avons aussi nos lance-pierres et nos sarbacanes que les bourgeois ne peuvent acheter !


      Entrée en classe

         
Dès le premier coup de sifflet
, les élèves se mettent en rang devant l'entrée. Nous passons tour à tour devant l'instituteur qui a un oeil de lynx, car si nous oublions de nous tailler les ongles,il nous frappe tellement fort le bout des doigts que nous avons l' impression qu'il veut nous les briser avec sa règle. Mais figurez-vous que nous, on a les ongles de travailleurs et que c'est sûrement pas sa règle qui va nous les casser ! Nos ongles nous servent pour gratter la fine écorce des branches. Et il ne nous fait même pas peur et ce n'est pas avec sa grande blouse et ses grosses lunettes qu'il va nous effaroucher...

 
     

        Morale


La morale, nous, on n'apprécie pas trop. C'est vraiment barbant car
, en plus, le maître il nous la fait apprendre après ! Pour commencer la journée c'est pas terrible d'écrire quand on a les doigts gourds et durs comme du caillou.


        La récré

La récré, ça commence vraiment quand toute la classe déboule dans la cour. Nous on n'a jamais besoin de chercher à quoi on va jouer, car dès qu'on arrive on a dans la tête un jeu auquel on a longuement réfléchi avant la récré. Mais il faut faire attention de ne pas se faire surprendre en
train d'y penser, sinon le maître nous met en retenue de cinq minutes sur la récré. Il nous étonne toujours le maître, car il arrive à lire dans nos pensées ! Pendant la récré, nous on peut pas vraiment dire qu'on se repose : c'est plutôt l'inverse, car on court les uns après les autres souvent sans raison.