Aristide, le facteur

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TOUS LES JOURS, notre facteur (*) , Aristide, passe régulièrement, à la même heure, dans notre village.

C'est un homme encore jeune puisqu'il n'a que trente-deux ans. Il devrait être mobilisé comme ceux de son âge mais il est légèrement handicapé: il a un bras un peu plus court que l'autre. Alors, depuis que la guerre a éclaté, c'est lui qui remplace le facteur qui a été appelé.

Tout le monde l'aime bien : il est aimable avec tous et surtout avec ceux qui ont des proches à la guerre ; il réconforte les malheureux parents qui n'ont pas de nouvelles depuis longtemps ; il est poli, faisant même un détour pour dire bonjour ; il est serviable : il emporte les lettres qui seront expédiées au front ; il est discret car il ne raconte jamais ce qui se passe dans les familles.

Sa silhouette nous est familière : tantôt en uniforme bleu impeccable, tantôt en pèlerine ($) imperméable qui protège sa sacoche contenant de bonnes ou de mauvaises nouvelles.

Nous l'attendons toujours avec beaucoup d'impatience car c'est lui qui assure la dernière liaison entre nos soldats au front et nous qui sommes à l'arrière.

Aujourd'hui, jeudi 19 octobre, il est déjà plus de trois heures de l'après-midi et Aristide n'est toujours pas passé. Sur le pas des portes, on s'impatiente, on s'inquiète : lui serait-il arrivé quelque chose ? Ou bien… personne n'ose en parler mais tout le monde y pense : cette maudite guerre aurait-elle encore frappé ?

Le voilà qui arrive. A son allure, les nouvelles ne seront sûrement pas bonnes ; les visages s'assombrissent. Il passe devant chez nous sans s'arrêter, en butant contre les cailloux. Lui qui, d'habitude, salue tout le monde, regarde aujourd'hui droit devant lui, les yeux hagards, marchant comme un automate. Il passe devant les voisins sans s'arrêter. Jusqu'où ira-t-il ? Chacun retient son souffle.

On le voit trébucher devant la maison des parents de Jean, chercher dans sa sacoche et en sortir une enveloppe bleue, celle du Ministère des Armées, celle qui annonce une mauvaise nouvelle.

Les parents de Jean ne bougent pas, comme pétrifiés. C'est sûr, c'est Jean.

Ils n'osent pas prendre la lettre. Tout tremblant, Aristide ne sait pas quoi faire : la donner ou la reprendre - il faudrait pouvoir arrêter le temps - Pourtant il doit la donner. Alors, rassemblant tout son courage, il s'approche, balbutiant quelques mots d'excuses et entraîne les malheureux parents à l'intérieur.

Comme honteux, chacun rentre chez soi.

Mon pauvre ami Jean ! Lui, mon aîné de deux ans, je ne le reverrai plus (*) . Il y a si peu de temps qu'il est parti. Je m'en souviens encore. D'habitude si gai, il est parti sans enthousiasme, pensant sans doute au pire. Et le pire est arrivé ; c'est cette maudite enveloppe bleue qui l'annonce (*) . Et c'est Aristide qui en est chargé. Son métier est bien ingrat, parfois.

 

Le signe (*) renvoie à un document iconographique

Le signe ($) renvoie au lexique

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Visite de la maison de Marie

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