A la foire

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LE SAMEDI 21 OCTOBRE, c'est le jour de la foire à Saint-Méen. Depuis plus d'une semaine, ma tante est bien énervée : elle a écrit elle-même une lettre à son fils Constant le 13, pour lui demander de revenir en permission. Ensuite elle m'a demandé de lui écrire et d'insister, ce que j'ai fait le 15. Mais hélas, il n'est pas là. On va devoir se débrouiller sans lui.

C' est ce jour-là qu'elle a décidé d'aller vendre ses sept petits cochons. Et elle a peur de se faire voler car à son âge, elle n'entend plus bien et ne voit plus clair.

Aujourd'hui donc, ma tante se lève plus tôt que d'habitude. Elle doit d'abord traire ses vaches et les soigner, s'occuper des cochons qui vont rester, aider mon oncle qui est invalide, s'habiller  et déjeuner  . Pendant tout ce temps, j'attelle ($) le cheval à la charrette, j'installe les barrières de bois à l'intérieur et je charge les cochons.

Puis je m'habille en tenue du dimanche : sabots nettoyés et cirés, blouse grise et casquette. Ma tante, elle, met une robe noire longue et large et sa coiffe ($) blanche des grands jours (*) . A huit heures, nous partons. C'est moi qui mène le cheval. Nous avons fière allure, ma tante et moi, assis à l'avant de la charrette. Elle a emporté son panier en osier (*) car elle fera quelques achats après avoir vendu ses petits cochons.

Une demi-heure plus tard, nous arrivons sur la grand-place de Saint Méen : c'est là que se déroule le marché.

Il faut d'abord préparer l'enclos de bois avec les barrières. C'est moi qui l'installe : ma tante n'a plus assez de force pour le faire.

A neuf heures, nous attendons les clients. Il y a peu d'acheteurs. Ma tante tourne en rond et s'impatiente. Quelqu'un s'approche, le visage de ma tante se détend : voilà un acheteur ! Hélas, c'est le placier ($) . Ma tante comprend qu'il va falloir payer. Elle essaie de marchander, mais rien à faire : le prix c'est le prix ! Elle s'acquitte de sa redevance en ronchonnant.

A mesure que le temps passe, il y a plus de monde sur la place. Certains regardent dédaigneusement nos cochons. D'autres semblent intéressés. Peu à peu la conversation s'engage : ma tante veut vendre le plus cher possible ; les clients essaient de faire baisser les prix. Enfin, ils tombent d'accord : ma tante et les clients topent ($) ; le plus gros est vendu 40 F et les six autres 30 F chacun.

Ma tante est contente mais quand même un peu déçue : elle aurait bien voulu les vendre un peu plus cher ; mais les cours sont au plus bas, la faute à cette maudite guerre.

Ma présence a intrigué nos clients. Ils ont voulu savoir qui j'étais, mon âge, ce que je faisais là. Ma tante n'a fait que des éloges à mon sujet : je l'aidais quand elle avait besoin, je remplaçais ses fils pour les gros travaux, j'écrivais à sa place à " mes oncles ", je la consolais quand elle était désespérée, je la rassurais quand ses fils n'écrivaient pas. Bref, je n'avais que des qualités.

Et tout cela a ému nos clients qui ont voulu me donner une pratique ($) . Ma tante les a remerciés poliment. Ils ont insisté et finalement ils lui ont donné un peu d'argent pour moi.

Quand le marché est conclu, j'aide nos clients à charger leurs cochons dans leur charrette, je remballe les barrières de bois dans la nôtre et nous partons.

Arrivés à la Hartelois, je dételle le cheval et je le soigne pendant que ma tante prépare la soupe. Quand nous sommes à table, ma tante sort sa bourse, compte son argent. Moi, j'attends, impatient de récupérer ma pratique. Mais mon espoir s'écroule : ma tante ramasse tout et je n'ose pas lui demander ce que les clients avaient donné pour moi.

 

Le signe (*) renvoie à un document iconographique

Le signe ($) renvoie au lexique

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Visite de la maison de Marie

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