LES PIERRES DE COAD-RI

 

Dans son journal hebdomadaire, n°48 du 26 novembre 1927 intitulé « LA BRETAGNE A PARIS », organe des Bretons résidant hors de BRETAGNE, son Directeur, Monsieur Louis BEAUFRERE, nous fait connaître une très ancienne et très belle légende bretonne sur COAD-RI et ses Pierres en forme de croix.  Quelques vers de Brizeux sont cités en préface et laisse supposer que ce récit aurait peut-être inspiré l'auteur des « Bretons »!!!

L'illustration des textes a été réalisée par Monsieur Charles CORCUFF, arrière grand-père du peintre SCAËROIS Joël CORCUFF.

Jadis, un chef païen cria dans son délire «J'ai les croix en horreur et le veux les détruire » Mais à peine la croix du bourg avait péri Que Dieu mettait son signe aux pierres de Coad-Ri.  Quelles douleurs du corps contre elles ne se brisent ?BRIZEUX.

 

                                       

 

« La chaleur de cette fin de journée devenait accablante, aussi tous les faneurs courbés sur le sol embaumé, poussèrent-ils une exclamation de joie en voyant là-bas, tout au bout de la prairie, la belle Hoëlla franchir la barrière, un fort pichet de cidre solidement campé sur sa jolie tête aux cheveux plus dorés que les épis irradiant sous le soleil d'été. Certes, elle était vraiment belle, la fille du vieux Witloc'h, et tous ne pouvaient s'empêcher de l'admirer, ondulant gracieusement entre les meules de foin nouvellement coupé, et dont le parfum exquis et grisant avivait encore l'éclat de ses beaux yeux de pervenche. Mais aucun ne l'admirait comme Guidaêl, un vigoureux gars, bien planté et solide qui n'avait encore jamais trouvé son maître parmi les lutteurs de Scaër et de tous les villages à dix lieues à la ronde.  Aussi, quand la belle Hoëlla s'arrêta près de lui et lui tendit, à son tour, le pichet de cidre blond et pétillant, eut-il pour elle un regard qui fit battre le cœur de la jeune Pennérez(héritière)et monter à ses joues fraîches et veloutées une pointe de rose qui la rendit encore plus adorable. Ils saignaient tous les deux et l'on n'attendait que la fin de la moisson pour les unir l'un à l'autre; certes, ils feraient un couple des plus parfaits, tant il y avait d'une part, de grâce et de douceur, et de l'autre, de force et de courage.

Déjà l'ombre s'allongeait sur la prairie et, gaiement, heureux d'avoir fini sa besogne, Guidaël s'en fut avec sa douce fiancée ; puis, tous deux, par les sentiers que parfumaient les premiers chèvrefeuilles et les églantines jolies, ils s'en revinrent lentement, en prenant le plus long chemin possible, vers la ferme du bon vieux Wittloc'h.

Tout-à-coup, un bruit sourd d'abord, mais s'affirmant de plus en plus, comme d'un orage qui s'avance rapidement, retentit brutalement à leurs oreilles, alors qu'ils devisaient doucement, de tendres choses d'amour.  Avant qu'ils n'aient pu se reconnaître, ils virent passer devant eux, comme un ouragan d'abord , une meute hurlante, puis des hommes d'armes chevauchant des coursiers écumants, passant à travers prairies et champs de blé, sans tenir compte des immenses dégâts qu'ils faisaient, dévastant sur leur passage les promesses de la moisson.

En tête de cette horde désordonnée et terrifiante s'avançait un homme plus grand et plus brillamment costumé que ceux qu'il entraînait à sa suite et dont la physionomie repoussante était empreinte de la plus vile cruauté.  En passant devant les deux amoureux, ses yeux d'oiseau de proie s'arrêtèrent sur la belle Hoëlla qui tressaillit devant son regard effrayant, car elle y avait lu un désir brutal qui lui fit horreur.

- Ciel ! le comte Marc'h-wen ! s'écria-t-elle, en se pressant contre son fiancé.  J'ai peur qu'un malheur ne nous arrive .

A cette époque lointaine, le bourg de Coad-Ri était très important.  Mais les habitants ne vivaient que dans une terreur continuelle, car, non loin de là, dans le manoir de Keruscun, habitait le terrible comte Marc'hwen dont la vue seule remplissait d'effroi tous ceux qui l'apercevaient.  Il ne se plaisait, en effet, qu'à faire souffrir le pauvre monde.  Sans scrupule et sans pitié, ne reconnaissait ni Dieu ni Diable, le comte était la terreur du pays, visant dans de continuelles orgies, et ne sortant de son antre fortifié que pour rançonner et brutaliser tous ceux qui se trouvaient sur la route, enlevant les jeunes filles et les femmes qui avaient le malheur d'être belles, et entraînant à sa suite une cohorte de bandits qui ne se faisaient faute d'imiter leur maître en tout.

La patience des habitants commençait pourtant à s'user, car il n'y avait plus pour eux aucune sûreté, ni pour leurs biens, ni pour leurs familles ; s'était, tous les jours des dépravations nouvelles, des enlèvements de femmes, des hommes roués de coups ou pendus et des moissons perdues.  La révolte grondait sourdement dans le cœur des paysans, mais le comte riait de la colère de ses manants, pour qui il n'avait que du mépris, et il recommençait de plus belle ses rapines et ses exactions, car il se sentait le plus fort et ne redoutait rien.

Le monstre n'avait pas été sans remarquer la beauté d'Hoëlla, -et, pris d'une violente passion pour elle, il voulut la posséder à tout prix et attendit impatiemment que l'occasion se présentât pour enlever à Guidaël sa belle fiancée.

C'était le jour de la fête Dieu.  Le bourg était en fête et, un peu partout, l'on avait dressé des reposoirs sur la place du bourg, à ses issues, dans les carrefours et loin dans la campagne.  Le temps était merveilleux, la joie était dans tous les cœurs, et, au gazouillis des oiseaux dans les branches, se mêlait le joyeux caquetage des jeunes filles heureuses de leurs belles robes blanches et de leurs jolies coiffes brodées, bavardant gaiement, tout en donnant un dernier coup d’œil aux reposoirs, piquant de ci de là une dernière fleur autour des croix en attendant l'heure de la procession.

Entre toutes, la plus jolie était certes la douce Hoëla ravissante dans sa belle robe blanche, et ne pensant plus à la terreur que lui avait causée la vue du terrible comte Marc'hwen.  Près d'elle, Guidaël, dans un riche costume aux larges braies tombantes, la dévorait des yeux, et tout le monde ne pouvait s'empêcher d'admirer ce joli couple dont on fêterait bientôt l'union.

Mais voici que dans son petit clocher à jour, la cloche de l'église sonne joyeusement ; vite, l'on se prépare pour la procession qui ne tarde pas à sortir de l'église.  Guidaël marche en tête portant haut et ferme la belle croix neuve, d'or massif, que l'on confie toujours au plus fort, tandis qu'un peu plus loin, la douce Hoëlla porte avec aisance la bannière de la Vierge de Coad-Ri que l'on confie toujours à la plus sage.

La procession défile lentement par les routes embaumées, sous le brillant soleil de juin, et de tous les cœurs s'échappent des chants d'amour vers Celui qui calme toutes les peines. Mais voilà que tout là-bas, un nuage de poussière s'élève, puis, l'on voit grossir une troupe de cavaliers bardés de fer qui, en poussant des cris sauvages et des

blasphèmes épouvantables, se précipitent sur les fidèles, abattant et piétinant tous ceux qui ne s'enfuient pas à droite et à gauche, renversant le prête et le Saint-

Sacrement, détruisant de fond en comble tous les reposoirs, et brisant et jetant à terre toutes les croix de la route, celles des reposoirs et même la belle croix du bourg, celle qui fût élevée par le bienheureux saint Corentin lui-mêrne, le grand évêque de Cornouaille.

Tous les malheureux paysans sont sous l'impression d'une terreur épouvantable : c'est encore là un coup du comte Marc'hwen et le plus terrible de tous, car, cette fois, il s'est attaqué à Dieu. Guidaël a été le premier jeté à terre et sa belle croix est brisée en mille morceaux.  Lui-même est dans un état lamentable et son corps est couvert de plaies saignantes.  Cependant, une seule inquiétude lui tient au cœur.  Où est Hoëlla ? demande-t-il à ceux qui sont accourus à son aide.

Hoëlla ! Hoëlla ! On la cherche, mais en vain.  Une jeune fille, qui se trouvait près d'elle, dit que le comte Marc'Hwen l'a saisie en passant et, l'ayant jetée sur son cheval, l'a emportée dans sa course sacrilège.

Le pauvre Guidaël est au désespoir et, la rage au cœur, il agrandit encore les plaies dont il est déchiré, ne voulant pas subsister plus longtemps au malheur qui le frappe &et qui l'atteint dans ce qu'il a de plus précieux et de plus cher au monde. Hoëlla, sa douce fiancée, la proie de ce brigand ! Il n'en peut supporter la pensée.

Cependant, on réussit à le transporter au bord du ruisseau pour laver ses plaies et examiner ses blessures.  Tout à coup, dans l'eau limpide, qui court en sautillant, au lieu des grossiers et vulgaires cailloux qui s'y trouvaient autrefois, l'on remarque - ô mystère étrange - sur chaque pierre un signe en forme de croix

Guidaêl - devant cette découverte surnaturelle - prend respectueusement une de ces pierres croisées mais, à peine l’a-t-il mis en contact avec ses blessures qu'il se trouve guéri aussitôt

Miracle ! Miracle ! s'écrie-t-il en se redressant devant la foule émerveillée, Dieu, vous le voyez, ne nous abandonne pas ! Si notre misérable seigneur a renversé toutes nos saintes croix vénérées, Dieu n'a pas voulu, qu'en ce jour béni de sa fête, le signe divin glorifié par la mort de son Fils bien-aimé, disparaisse à jamais parmi nous.  Par ce miracle subit, il nous avertit de ne pas désespérer.  Courage donc ! Dieu est avec nous Vengeons-nous et courons sus aux bandits, qui non contents de nous brutaliser, de ravir nos biens, nos sœurs et nos fiancées, s'attaquent maintenant sans crainte à notre Dieu ! Ces pierres seront nos  armes, sus aux saccages et aux profanateurs .Pour Dieu et pour la Croix !

Enflammée par ces paroles inspirées, et par cette preuve certaine de l'appui de Dieu, la foule des paysans, armée seulement des pierres miraculeuses, se précipite vers le manoir de Keruscun, où le comte Marc'hwen vient de pénétrer avec ses acolytes, emportant sur son cheval la douce Hoëlla encore évanouie, et tout fier du tour qu'il vient de jouer à ses serfs et à Dieu.

Tout à coup, il blêmit.  Quel est donc ce bruit formidable et ces clameurs qui l'effraient malgré lui ? Son castel est envahi par une foule hurlante et sans armes, à qui rien ne résiste pourtant ! Ses soldats s'enfuient éperdus, mais tombent les uns après les autres, lapidés par de petites pierres noires qui tuent chaque homme dès qu'elles les touchent ! Lui, qui ne craignait rien, il a peur maintenant, il veut fuir, mais un solide gaillard - qu'il se souvient d'avoir vu avec Hoëlla et qu'il a pourtant renversé et piétiné tout-à -l'heure - le poursuit et lui lance à la tête une de ces pierres noires, marquées du signe divin, qui l'abat raide mort à ses pieds, tandis que Hoëlla, saine et sauve, se jette toute heureuse dans les bras de son cher et brave Guidaël.

Dieu et Hoëlla étaient vengés ».                                                          Louis BEAUFRERE.

 

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