temoignage

Le témoignage de Pierre Daniel, petit-fils de sablier de Gouesnac'h

Mon grand-père, Pierre Jean Bertholom est né le 5 mai 1855 à Gouesnac'h. Après s'être engagé dans la marine nationale pour 5 ans, il acheta son premier bateau le 14 janvier 1882, la "Sainte Anne", chaloupe non pontée de 6,82 tonneaux, construite en 1872 à Concarneau. Au fil de sa vie, il eut 10 bateaux de ce type.:

Ces bateaux étaient destinés au bornage entre le Cap de la chèvre et Etel. A la fin de sa carrière. il exerça essentiellement une activité de sablier. Mon grand-père était à la tête d'une grande famille de 9 enfants. Il partait avec l'aîné de ses garçons chercher du maërl aux îles Glénan. La chaloupe non pontée permettait un chargement au ras bord qui s'effectuait à la pelle. Quand le bateau était plein, il mettait le cap sur Quimper, lieu de livraison du maërl, via Bénodet. A ce moment commençait le travail d'une autre partie de la famille, dont na mère, qui avait alors une dizaine d'années. Selon la marée, elle quittait le penty familial avec deux on trois de ses frères et sœurs pour rejoindre le Precurseur ou le Rosa Mystica, soit à Pors Meillou, soit à Bénodet. Ils embarquaient alors à bord de la chaloupe qui remontait I 'Odet jusqu' au Corniguel. Là, I'effet du courant ne se laissait plus guère sentir, les enfants débarquaient et halaient la chaloupe et son chargement tout au long du chemin du halage, jusqu'au palais de justice. Les marins (mon grand-père et son fils aîné) déchargeaient alors le bateau à la pelle. Ma mère et ses frères et soeurs avaient aussi la mission de ramener l'argent à la maison. Ils ne remontaient donc pas sur le bateau dès que mon père avait reçu son dû, mais regagnaient Gouesnac'h à pied. Quand leurs sabots de bois les blessaient, il les ôtaient et finissaient la route pieds nus. Ils avaient donc fait à la fin de leur journée quelques 20 km à pied et, attelés comme des bêtes de somme, remorqué le bateau tout au long du halage, commençant tôt, finissant tard. Entre 1906 et 1912, c'était pour ces enfants une journée ordinaire. Les bateaux de mon grand-père n'étaient pas de grands sabliers, mais de ces modestes chaloupes qui participaient à l'animation du port et de la rivière de Quimper. Deux de ces chaloupes ont terminé leur existence au fond de I' anse de Porz Meillou et de nombreux Quimpérois et riverains se souviennent encore de les avoir vues s'effriter lentement, au fil des saisons, des marées, au fil du temps qui passe...

Copie des rôles d'équipage des bateaux de Pierre Daniel:

SAINTE ANNE I Chaloupe non pontée destinée au bornage du Cap de la Chèvre à Etel. Construite à Concarneau en 1872, jaugeant 6,82 Tx. Achetée le 14/12/82 par Pierre Bertholom, désarmée le 21/12/91. Matelot : Bertholom Alain né le 01/06/1853.

REINE BLANCHE Chaloupe non pontée destinée au bornage. Construite à Concarneau en 1884 jaugeant 7,20 Tx. Achetée le 05/01/1892, désarmée le 09/11/1893. Matelot Bertholom Alain né le 01/06/1853.

SAINT ROCH Chaloupe non pontée destinée au transport de sable dans la rivière Odet. Construite à Concameau en 1882, de 6,82 Tx. Achetée le 06/12/93, désarmée le 14/06/94. Matelot Bertholom Alain né le 01/06/ 1853.

SAINT JOSEPH Chaloupe non pontée destinée au bornage. Construite à Concarneau en 1884, jaugeant 8,45 Tx. Achetée le 15/06/94 par Bertholom et Le Meur. Désarmée le 24/09/97. Matelots Le Goulven Jean Louis né le 05/10/78 à Gouesnac'h (du 23/02 au 15/05/97, 3 mois) Le Meur Pierre Louis né le 17/09/62 à Gouesnac'h (du 15/05/97 au 16/09/97, 4 mois) Chiquet Alain né le 18/02//68 à Bénodet (du 16/09/97 au 24/09/97, huit jours).

SAINTE ANNE Il Chaloupe non pontée construite au Guilvinec en 1887 jaugeant 8,67 Ix destinée au bornage. Achetée le 25/09/97, naufragée le 10/11/1897 sur la grève du "Licher Ven", littoral de Bénodet. Matelot Chiquet Alain né le 18/02/68 à Gouesnac'h.

SAINT JOSEPH Il Chaloupe construite à Concarneau en 1884, destinée au bornage. Achetée le 17/11/97 par Dambiel et Bertholom. Désarmée le 10/12/97. Matelot Chiquet Alain né le 18/02/1868.

SAINTE ANNE III Chaloupe non pontée, destinée au bornage, construite à Concarneau en 1888, jaugeant 8,74 Ix. Achetée le 16/12/97, désarmée le 25/01/1902. Matelot Cuzon Corentin né le 26/02/1866 à Gouesnac'h.

CRONSTADT TouIon Chaloupe non pontée, destinée au transport de sable sur la rivière Odet. Construite à Concarneau en 1894, de 8,11 Tx. Désarmée le 17/08/1906. Matelots Cuzon Corentin né le 26/02/66 à Gouesnac'h (du 28/02/1902 au 26/07/1902, 5 mois) Quéméré Jean né le 08/04/76 àGouesnac'h (du 27/07/1902 au 08/04/1903, 6 mois) Bertholom Pierre Yves (tonton Younn) né le 25/02/86 (du 11/03/1903 au 17/08/1906). Bateau démoli le 17/08/1906.

PRÉCURSEUR Chaloupe non pontée, destinée au bornage du Cap de la Chèvre à Etel. Construite à Concarneau en 1892, jaugeant 9,16 Ix. Achetée le 25/06/1906, désarmée le 11/03/1911. Matelot: Bertholom Pierre Yves né le 25/02/86 à Gouesnac'h. ROSA MYSTICA Chaloupe non pontée destinée au bornage entre le Cap de la Chèvre et Etel. Achetée le 15/05/1911, naufragée le 30/05/1912 sur la grève de Pen Morvan près de Bénodet.

On pourra remarquer que sur les neuf bateaux qu'a possédés Pierre Jean Bertholom, huit avaient été achetés d'occasion à Concameau, un seul au Guilvinec. La durée de vie de ces bateaux était extrêmement brève puisque, mis à part le premier, la Sainte Anne I qu'il a gardé neuf ans, les autres ont eu bien peu de longévité (de 1 mois - le Saint Joseph Il à cinq ans, la Sainte Anne III). Ces chaloupes avaient le plus souvent pratiqué la pêche à la sardine avant de devenir des transports de sable. La technique alors employée (échouage et chargement à la pelle) fatiguait bien sûr rapidement des coques qui n'étaient pas prévues à cet effet. On notera enfin que les matelots embarqués par Pierre Jean Berthobom ne restaient pas longtemps à son service (de 8 jours à 4 mois). Trouvaient-ils la besogne trop rude ? Le maître de barque avait-il la main trop lourde ? Ou encore, avait-il, comme on disait alors, " des oursins dans le porte monnaie "? Après nous avoir parlé de la rude vie de ses parents et grands parents, Pierre Daniel nous livre ses propres souvenirs.

Lorsque les Quimpérois venaient à pied au pardon de Saint Cadou à Gouesnac'h.

Enfant, je passais mes vacances à Gouesnac'h, à Minn Leur, à quelque distance de l'anse de Saint Cadou. dans la maison de mes grands-parents alors habitée par un oncle célibataire que nous appelions tonton Younn. Après avoir navigué avec son père au bornage, tonton Younn pratiqua la pêche dans l'Odet. Il pêchait essentiellement des plies qu'il revendait dans les fermes d'alentour, ce qui lui procurait quelques subsides pour vivre bien modestement. Je l'accompagnais souvent à la pêche, mais j'attendais surtout avec impatience le jour du pardon de Saint Cadou. Ce jour là était en effet mon jour de gloire. Nous partions de belle heure pour accomplir les 2 km qui nous séparaient de Saint Cadou, car en face, à la pointe de Toulven, nous attendaient déjà les premiers pélerins partis eux aussi de belle heure, mais de Quimper. Commençait alors la plus belle journée de mes vacances. Nous montions dans la plate et tonton Younn partait vers Toulyen pour la première traversée de la journée. Les premiers passagers embarquaient en se bousculant un peu, et à ce moment précis, moi le gamin, je devenais l'homme le plus important du bateau celui qui avait la mission suprême d'encaisser le prix des passages. Il n'y avait d'ailleurs pas de tarif fixe, il dépendait le plus souvent de la bonne volonté des pèlerins. Il fallait faire vite, car la messe du pardon allait commencer et nous ne pouvions mettre nos passagers en retard. Au dernier passage aller, tonton Younn et moi rejoignions d'autres oncles et tantes pour assister à la messe. Nous avions alors quelques heures de repos pour profiter des réjouissances et suivre le tournoi de lutte bretonne. Mais le temps passe vite quand on s'amuse. Déjà les premiers passagers désiraient rentrer pour arriver avant la nuit à Quimper. Nous reprenions nos passages, tonton Younn à la godille, moi à la sacoche au trésor. La fatigue d'une longue journée, et aussi peut-être une certaine tristesse faisaient que les derniers passages traînaient en longueur. Enfin, les derniers fêtards quelques peu émêchés ayant mis pied à terre à Toulven, nous nous retrouvions seuls dans la plate pour l'ultime retour. Tonton Younn me donnait la main et, dans le crépuscule, nous retournions à Minn Leur en serrant fermement la sacoche qui contenait notre trésor quelques pièces de cuivre, fruit de notre labeur de passeurs. Un curieux sentiment nous habitait, fait de lassitude, de joie et aussi de mélancolie. Une journée inoubliable venait de s'écouler... Nous allions en garder le souvenir une année toute entière. Dans douze mois, un autre pardon de Saint-Cadou nous attendrait qui nous verrait dès l'aube aux berges de Toulven, prêts à faire passer les pèlerins...

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