L'enfance de Jean Bolzer à Gouesnac'h, près de l'Odet ( Pors Gwin)

Je suis né en 1924. Je suis le sixième enfant d'une famille qui en compte 11, sept garçons et quatre filles. Imaginez la tâche de notre mère pour nourrir, vêtir et entretenir cette troupe ! Et quel souci pour elle de savoir l'eau si proche : personne n'y a jamais basculé !

Notre maison ne comportait qu'une pièce unique, et le problème du couchage dans un tel local si exigu était résolu en étant à trois par lit. Le nombre d'occupants restait toujours dans le domaine des possibilités d'hébergement par le départ des aînés, dès douze ans environ qui se voyaient gagés employés comme domestiques de ferme avant la naissance des plus jeunes.

Pour la nourriture, la faiblesse des ressources salariales et l'éloignement limitaient forcément les approvisionnements. Les allocations familiales n'étaient pas encore inventées et l'on devait se contenter des gains plutôt maigres de mon père, longtemps employé dans les fermes environnantes au gré des saisons : il y coupait de la " lande ", fendait du bois, confectionnait des fagots, aidait aux foins et aux récoltes. Plus tard, il participa à l'extraction des pierres dans la carrière de Kervern.

Pors Gwin il y a 40 ans

Un appoint de taille nous était fourni par notre modeste élevage : deux vaches, un cochon, quelques poules et lapins ...mais qu'il fallait aussi nourrir ! Heureusement, les sous-bois offraient une pâture de feuillages, les landes une herbe rase, les feuilles de houx ne déplaisaient pas aux lapins et les volailles se délectaient d'insectes ou de graines sauvages.

Le jardinet attenant à la maison ne restait jamais inculte, même s'il renfermait autant de pierres que de terre. Il bénéficiait de l'apport du fumier de nos bêtes et du goémon de l'Odet... Le goémon échoué, seulement, car la coupe directe de ces algues de rives était sévèrement réglementée et réservée aux fermiers de la commune qui surveillaient jalousement leur secteur de récolte, en attente de l'arrêté municipal annuel autorisant la coupe. Par sympathie, les Marc, nos bailleurs, nous permettaient de cultiver une petite parcelle sur leurs terres et acceptaient volontiers nos deux bêtes à cornes sur les pâturages de leur propre troupeau.

Ainsi, lait, pommes de terre, pain-beurre, kig-sall, œufs, bouillie d'avoine ou de blé noir, rares poulets, ont constitué les menus de ma jeunesse. Dans la pénombre, à la faible lueur de la bougie ou de la lampe pigeon, nous appréciions la cuisine maternelle et n'ayant jamais goûté autre chose, nous la trouvions même excellente. Quelques aliments rompaient un peu cette monotonie : les œufs de pie ou de corbeaux au printemps, les fruits sauvages en été, châtaignes et noisettes en automne, quelques poissons emprisonnés dans une flaque d'eau.

Nos voisins Nédelec tiraient mieux parti que nous des ressources environnantes. Jean-Marie-Bihan possédait une petite barque et pêchait la plie et l'anguille dans les anses de Saint-Cadou ou de Toulven : Il nous donnait parfois quelques poissons.

Et l'école dans tout ça ? Madame Le Rider ou Monsieur Sauban, les instituteurs m'attendaient sans doute dès mes six ans, mais j'avais tant à faire ! C'était la corvée d'eau à la fontaine distante de quelques centaines de mètres ; c'était la brouettée à linge à pousser jusqu'au lavoir ou à ramener ; c'étaient les vaches à conduire ici ou là ; c'étaient les feuilles de houx à couper dans les taillis, le bois sec à rechercher pour entretenir la réserve, les feuilles mortes à ramasser pour la litière des animaux, les ronces à éliminer si elles barraient tel ou tel passage, le goémon flottant à récupérer quand la marée était propice. C'était aussi souvent le manque de sabots ou de vêtements. : tout s'usait jusqu'à la corde, après de multiples réparations ou raccommodages de fortune. C'était parfois la petite maladie : on attendait que ça passe. Vraiment je n'avais pas une minute de libre pour devenir écolier ! D'autant plus que la route du bourg était longue et pénible pour de petites jambes de moins de huit ans. Je la connaissais pour la faire chaque dimanche - jour de repos ! - afin d'aller à la messe. Nous longions l'Odet jusqu'à Pors-Meillou, nous traversions le gué et trouvions là la route du bourg... Malheur à nous si la mer était haute : il fallait alors reprendre le bois sombre, après le four et franchir le ruisseau par Pont-koad, cette passerelle étroite faite de deux troncs.

Nous aurions pu remonter par Pen-ar-Creach, mais cette voie charretière cahoteuse nous rallongeait beaucoup. C'était celle qu'empruntait tant bien que mal le char-à-bancs du boulanger-épicier Jos Berrou qui après mille péripéties, arrivait à nous livrer à domicile un paquet de farine, un autre de café, un kilo de sucre, un pain et un sac de son : allez trouver un tel service de nos jours !

Nous lui en étions fort reconnaissants et, les jours de congé scolaire, pour lui éviter cette perte de temps, mon grand frère et moi allions nous-mêmes à sa boutique pour effectuer nos maigres achats . Que d'aventures n'avions-nous pas vécues sur ce grand trajet ! Ainsi, un soir, à la tombée de la nuit, nous arrivions en vue de la maison. Mais, dans une courte pente, notre brouette, chargée d'un sac de son surmonté de deux belles miches rondes de trois kilos échappe à tout contrôle : nos deux pains roulent ... et dans un " plouf " impressionnant se retrouvent dans la rivière.. Je crois me souvenir que le lendemain, seul le cochon eut la panse bien pleine !

Depuis peu, nos bêtes faisaient partie de la famille après qu'une tempête violente eut écrasé la toiture de leurs appentis. Mon père monta une frêle cloison et installa le bétail dans la pièce commune. Imaginez l'ambiance de cette maisonnée !

La chaleur animale rendait plus supportable aux humains les rigueurs de l'hiver !

Voilà les débuts de ma vie, au rythme du temps, du soleil, des marées, des saisons.

J'ai quitté Pors-Gwin en 1 932 pour aller vivre dans un maisonnette neuve à Ty Laë.

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