Alain Bourbigot, marinier sur l'Odet de 1925 à 1963

Alain Bourbigot a 17 ans en 1925. Il est embarqué sur le " Lapérouse ", une chaloupe sablière sur l'Odet. Eté comme hiver, qu'il chauffe, vente, gèle, Alain quitte la maison à l'heure propice, en plein jour ou en pleine nuit, à pied d'abord ou plus tard en bicyclette pour rejoindre son mouillage à Pors-Guen : presque une heure de route ! La marée commence juste à descendre. Vite, il embarque sur la plate. Dix coups de godille et le voilà à bord. Alain largue les amarres et hisse les voiles : le vent et le courant l'entraînent vers Bénodet. Une petite escale au port, le temps d'acheter quelques provisions : un peu de charcuterie , et une bonne bouteille. Alain double la pointe Saint-Gilles et le voici à pied d'œuvre contre cette dune du Letty, bien gonflée de sable doré dont raffolent les clients.

L'ancrage effectué, la mer se retire encore. Il en faut des pelletées pour remplir le bateau échoué sur la grève.

Alain casse la croûte : les pommes de terre ont cuit sagement durant le voyage dans la marmite qui se balance à l'avant de la cale. Bientôt la poêle à frire grésille, le pain s'émiette, la bouteille se vide... et les forces reviennent.

Il y a maintenant 17 chaloupes près de la dune. Elles viennent de Bénodet, de Gouesnac'h , de Combrit, de L'Ile-Tudy, de Loctudy.

Mais voici que la marée arrache le " Laperouse " . Toute la voilure ne sera pas de trop, si les vents sont peu portants, pour remonter jusqu'à Quimper. Il faudra quatre heures et demie au moins. Et si la bise souffle du nord, le mouillage à Pors-Keraign s'imposera et le voyage se poursuivra demain.

Déchargement de sable à Pors Meilhou

Ils sont traîtres ces " Vire-Court " encaissés où la rivière ne laisse qu'un courant central de quelques mètres dont il faut savoir profiter. Alain regarde les grands voiliers-cargos, dundees ou goélettes, chargés de bois, de vin ou de charbon, venus de Nantes ou de Brest manoeuvrer péniblement. Pour Alain, pas de problèmes, il avance lentement jusqu'au Corniguel où, bien souvent le courant faiblit et le vent est absent. La tactique est simple : le marin le plus solide met pied à terre et, le bout d'un long cordage à l'épaule, tire la chaloupe le long des deux kilomètres du chemin de halage, aidé tout de même à la perche par le collègue barreur. Drôle d'équipage ! La chaloupe remonte jusqu'au palais de Justice, jusqu'à l'actuel pont Max Jacob : c'est là qu'habituellement qu'Alain et son compagnon vident les flancs du " Lapérouse ". Ils doivent tout vider avant que le courant ne s'inverse. Le retour à vide à Pors-Guen sera plus tranquille, surtout si la marée laisse une bonne marge de temps. Alain donne un coup de filet au milieu de la baie de Kerogan, il pêche une vingtaine de belles plies. Il croise d'autres chaloupes de Gouesnac'h.

Le voyage se termine. Alain est fourbu, il regagne sa maison après avoir bien amarré le " Lapérouse ".

En 1930, Alain a 22 ans. Son père lui achète une chaloupe, beaucoup plus grande. Son activité se poursuit jusqu'en 1 953.

Cette vie est très pénible. Il arrive parfois que certains cultivateurs commandent un chargement de maërl. Alors il va en charger aux Glénan. La livraison se fait près des champs à Pors-Guen, Pors-Keraign ou Pors-Meilhou. Seul Pors-Meilhou est doté à cette époque d'une cale. Pour les autres sites, on échoue la chaloupe et on avance des charrettes. Le transvasement se fait à la pelle.

Tous les bateliers approvisionnent aussi le Pays Bigouden en bois de chauffage. Alain transporte les matériaux de construction, comme ceux qui ont servi pour la magnifique villa du sultan du Maroc à Bénodet. (aujourd'hui le " Minaret ")

Pendant la deuxième guerre mondiale, Alain effectue des transports clandestins : de Gouesnac'h au Cap Horn, près de Quimper : des porcs découpés, du beurre, des fûts de cidre, des volailles... Personne n'a songé à le contrôler.

Alain va avec sa chaloupe au pardon de Combrit, le deuxième dimanche de septembre, c'est la seule fois de l'année où il transporte des gens, de Lanhuron au bourg de Combrit. Il n'y a pas encore d'embarcadère. Que de souliers vernis envasés ! Que de visages transis de peur sur l'eau !

C'est la vie d'Alain Bourbigot, interrompue en 1 953 par la mévente du sable. Comment faire face à des sabliers géants qui peuvent contenir cent fois plus de sable que le " Laperouse " ? Ensuite Alain est pêcheur en plate sur l'Odet avec vente directe dans les fermes avant de prendre sa retraite. Il ne regrette pas d'avoir fait ce métier. Ce fut dur, mais il garde de bons souvenirs.

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