LE SAINT SAUVEUR

Une goélette armée au cabotage à Auray

Il y a bien longtemps, du temps du père de l’arrière grand-père du père de mon grand-père, vivait une petite fille qui s’appelait Marianne.
Elle avait douze ans et mesurait 1m51. Ses beaux cheveux blonds, longs et raides, encadraient un petit visage dans lequel brillaient des yeux bleus.

Elle habitait à Auray dans un hôtel particulier de deux étages. Il était construit en granite, avec des fenêtres et une porte en bois vernis.

Son père, monsieur Armand était un riche armateur et sa mère s’occupait de gérer la maison et les serviteurs.

Son frère, âgé de treize ans, allait partir sur une goélette pour apprendre la navigation. Il aurait pourtant préféré continuer des études de médecine.

 

Marianne devait bientôt partir au couvent pour terminer son éducation. Elle n’avait pas du tout envie de rester enfermée plusieurs années. Elle adorait la mer et son rêve était de s’embarquer sur un bateau et de voyager.

Un matin, sa mère lui dit :

" - Va acheter du pain Marianne.

- Oui maman " répondit-elle.

Marianne avait un sourire malicieux, elle avait une idée en tête. Elle prit l’argent que lui donnait sa mère et monta dans sa chambre. Là, elle fit son sac.
Elle y mit des habits de marin que sa mère avait achetés pour son frère : deux paletots en drap noir, deux chemises en molleton bleu, un tricot en laine, une vareuse en toile bleue, quinze mouchoirs de poche, un chapeau noir, son porte monnaie avec ses économies et un couteau. Puis elle monta au grenier où elle prit une statuette en ivoire qui lui venait du père de l’arrière grand-père de son père et qui était censé porter bonheur. Là elle s’habilla rapidement avec des vêtements de son frère et couvrit ses cheveux d’un béret noir.

Elle partit et descendit jusqu’au vieux port de Saint-Goustan. Par chance, un bateau appareillait. C’était une goélette. Elle était grande et belle avec ses vernis et ses cuivres qui brillaient. Marianne n’avait jamais vu une aussi splendide goélette. Sur la coque, il y avait une plaque rectangulaire en cuivre sur laquelle était écrit : " Saint-Sauveur ". C’était son nom.

 

Elle s’approcha du capitaine et lui demanda :

"  - Est-ce que vous pouvez m’embarquer comme mousse ?

- Tu tombes bien, un de mes marins vient de se blesser en chargeant le bateau. Je t’embarque tout de suite. Monte à bord, nous allons appareiller dans quelques minutes. "

Marianne sentit son coeur battre, elle était heureuse.

Le capitaine paraissait sévère avec une voix désagréable et des lèvres minces. Il était grand, fort et chauve. Son visage était couvert de taches de rousseur.

Marianne monta à bord et vit le mousse qui lui souriait. Il avait des yeux bleu turquoise, des cheveux châtains des lèvres fines et la peau mâte. Il était mince et sa voix était douce.

Marianne descendit l’échelle qui menait à la cale. C’était petit, ça sentait le goudron et le bois. Marianne posa son sac sur la couchette que lui indiquait Yann et remonta sur le pont.

Les quatre matelots hissèrent les voiles : la grand voile, le grand foc et la trinquette.

" Larguez les amarres ! " cria le capitaine. A la barre il manœuvra le bateau pour l’éloigner du quai. Les matelots étaient aux écoutes.

 

Il n’y avait pas beaucoup de vent et le bateau n’avançait guère.

Ils descendirent la rivière d’Auray qui serpentait entre des petites collines couvertes d’arbres.

Des mouettes les suivaient. Il y avait quelques bateaux qui remontaient la rivière. Ils croisèrent une goélette, un chasse-marée et lorsqu’ils arrivèrent à la sortie du golfe des chaloupes qui étaient en pêche. Ils passèrent entre Locmariaquer et Port Navalo et doublèrent Méaban.

Dès la sortie du golfe, la mer changea d’aspect. Il y avait beaucoup plus de vent et les vagues étaient plus grosses. Le bateau roulait et tanguait. Marianne était enfin dans l’océan Atlantique, elle n’arrivait pas à croire que son rêve se réalisait. Elle regardait les mouettes et les goélands qui volaient dans le ciel et plongeaient dans la mer. Le capitaine mit le cap sur la pointe de la presqu’île de Quiberon. Une heure plus tard, le Saint-Sauveur passait le phare de la Teignouse. Pendant ce temps Marianne s’habituait aux mouvements du bateau. Heureusement car une fois la presqu’île de Quiberon dépassée, la goélette fut encore plus secouée par la grande houle d’ouest. Ils passèrent près du phare des Birvideaux sur lequel d’énormes vagues s’éclataient. Puis le vent faiblit et la mer se calma. Ils doublèrent la pointe de Penmarc’h et mirent le cap sur la pointe de la Cornouaille anglaise.

Le soir venu, Marianne se coucha dans la seule cabine que l’équipage se partageait. Il y avait deux marins qui dormaient pendant que deux autres surveillaient la bonne marche du bateau. Le capitaine était hors quart, car il pouvait être réveillé à tout moment en cas de problème. Dans la cabine, c’était humide, et cela sentait le bois et le charbon. Il faisait froid et Marianne avait un peu peur car le bateau bougeait avec les vagues. Marianne n’arrivait pas à dormir. Elle repensait à toute sa journée, à ses parents qui allaient s’inquiéter.

La traversée fut assez tranquille. Marianne était très contente. Elle astiquait le pont, cuisinait bien et faisait tout pour aider quand on avait besoin d’elle. Le capitaine était satisfait de son nouveau mousse.

Mais alors que Marianne travaillait sur le pont, son béret s’envola et le capitaine s’aperçut de la supercherie :

"  - Mais tu n’es pas un garçon, qu’est-ce que tu fais là ?

- Je suis désolée, je voulais juste monter à bord, c’était mon rêve.

- Mais qui es-tu ?

- Je suis la fille de Monsieur Armand, l’armateur.

- Eh bien tu me mets dans une drôle de situation ! Il faudra qu’à notre arrivée tu repartes aussitôt comme passagère sur un bateau qui ira sur Auray.

Quelques heures plus tard, une tempête s’abattit sur le bateau et les poteaux de mines se détachèrent. Le capitaine cria :

" - Les poteaux de mines se sont détachés, venez m’aider ! "

Puis Marianne entendit hurler, elle se précipita dans la cale. Le capitaine venait de se prendre des poteaux sur la jambe. Il ne pouvait plus bouger. Il était coincé sous des poteaux qui avaient roulé sur lui. Marianne l’aida à se dégager. Il avait sans doute la jambe cassée. Il ne pourrait plus diriger les manoeuvres. C’est le second qui le remplaça.

Ce matelot était gai avec de petits yeux brillants. Son nez était aplati et ses cheveux bruns encadraient son visage bronzé. Son corps était vigoureusement charpenté et donnait une impression de force tranquille. Il parlait avec un accent du sud. Il ordonna à l’homme de barre de mettre le cap au nord-ouest.

Celui-ci avait les yeux de la couleur de la mer, un petit nez pointu et des lèvres épaisses. Il était barbu et ridé.

La tempête se calma et Marianne rangea le bateau avec Yann. Deux jours après ils étaient en vue des côtes anglaises, doublèrent la pointe de Land’s End, mirent le cap sur le Canal de Bristol et accostèrent à Swansea.

Le capitaine fut transporté à l’hôpital. Marianne s’occupa de lui préparer sa malle dans laquelle il y avait : six pantalons, cinq vestons, une jacquette, cinq petits gilets, quatre caleçons, sept paires de chaussettes, deux paires de souliers, deux chapeaux, deux casquettes, huit chemises et une serviette. Elle laissa à bord ses bottes et son ciré, ainsi que ses cartes, jumelles et instruments de navigation.

Ils restèrent donc en Angleterre plus longtemps que prévu.

Pendant ce temps les parents de Marianne s’étaient inquiétés de la disparition de leur fille. Le marin blessé avait signalé le départ de la Goélette Saint-Sauveur avec un jeune mousse. Les parents reconnurent le signalement des vêtements du frère de Marianne. Le père décida d’envoyer une autre goélette pour l’Angleterre afin de retrouver sa fille. Le capitaine de la goélette retrouva bien Marianne, mais celle-ci refusa de repartir avec lui, car on avait besoin d’elle à bord du Saint-Sauveur.

Les matelots déchargèrent les poteaux de mines et embarquèrent le charbon qui venait des mines anglaises. Un mois plus tard, le capitaine était sur pieds.

Le retour fut très calme.

Un soir Marianne était sur le pont, elle sortit sa statuette porte bonheur de sa poche et la regarda. A ce moment un marin arriva :

- Qu’est-ce que tu fais là ? demanda-t-il.

Marianne fut si surprise qu’elle lâcha sa statuette à la mer.

Ils arrivaient à l’entrée du golfe du Morbihan et remontèrent la rivière d’Auray. Marianne était heureuse de retourner chez elle, mais elle se demandait si elle allait se faire gronder. Yann et Marianne étaient un peu malheureux de se quitter. Les parents de Marianne l’attendaient sur le quai, mais elle n’osait pas descendre du bateau. Alors elle se dirigea lentement vers ses parents qui l’embrassèrent. Son père était furieux, mais il aimait sa fille et voulait qu’elle soit heureuse, alors il ne la gronda pas. Marianne promit de ne plus jamais recommencer. Ses parents lui proposèrent d’inviter Yann pour le revoir de temps en temps.


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