LE SOLEIL D’ORIENT

Un vaisseau de la Compagnie des Indes

Il y a longtemps, bien longtemps, du temps du père de l’arrière grand-père du père de mon grand-père, vivait une petite fille qui s’appelait Marianne.

Elle était grande et mince. Ses cheveux longs, blonds et bouclés étaient attachés par un nœud en soie bleu marine. Elle avait un visage ovale, un front lisse, un nez parfait et des lèvres bien dessinées. Sous de fins sourcils, ses yeux marrons avaient une expression mélancolique.

Elle habitait à Lorient, dans un hôtel particulier. Il était construit en pierre de granite, avait trois étages et de grandes fenêtres qui donnaient sur le port. Marianne aimait regarder les bateaux par la fenêtre de sa chambre, pourtant elle était un peu triste car cela lui rappelait sa mère qui était morte. Elle était tombée à l’eau en reculant d’un pas alors qu’elle se promenait sur le quai de Lorient. Un passant avait bien essayé de la sauver, mais elle était déjà morte noyée.

 

Le père de Marianne était capitaine au long-cours. Il était souvent absent très longtemps. Il était grand et fort avec des épaules carrées. Ses yeux en amande sous d’épais sourcils lui donnaient un air triste. Son long nez prenait de la place dans son visage. Derrière ses lèvres minces, on apercevait ses dents cassées. Ses cheveux bruns, en bataille couvraient ses oreilles pointues.

Depuis la mort de sa mère, Marianne vivait avec sa grand-mère. Mais elle était malade et ne pouvait plus s’en occuper. Le père de Marianne écrivit à sa sœur qui s’était mariée à un riche négociant de Canton, pour lui demander si elle pouvait s’occuper de l’éducation de Marianne.

C’était l’hiver et son père devait partir sur un bateau de la Compagnie des Indes qui s’appelait le " Soleil d’Orient ". C’était un vaisseau de soixante canons, construit à Lorient en 1671 par la Compagnie des Indes Orientales. C’était le premier grand bateau construit à Lorient.

 

C’est ainsi que Marianne dut embarquer sur ce vaisseau pour retrouver sa tante à Canton.

 

Marianne n’avait jamais vu un aussi grand bateau. Les matelots embarquaient tous les aliments : du pain et des biscuits, des légumes secs comme des fèves et des haricots, du lard, de la morue salée, des barriques de vin, du fromage, des céréales...

Des hommes embarquaient des boeufs, des vaches, des veaux et des cochons. Ces animaux allaient tous loger dans l’entrepont où dormaient les matelots.

Il y avait plein de gens sur le port. Il faisait froid. Le capitaine surveillait la manoeuvre.

" Hissez la grand-voile, la misaine, le petit perroquet et le cacatois ! " dit le contre-maître.

Sa voix était désagréable. Cet homme était vigoureusement charpenté avec de larges épaules. Son nez en trompette faisait rire tout le monde. Derrière ses cheveux en désordre, on voyait très bien ses grandes oreilles. Sur son visage rond, des moustaches à la gauloise encadraient ses lèvres tombantes et rouge vif. Il avait toujours une pipe à la bouche.

 

Les gabiers grimpèrent dans la mâture et lâchèrent les bouts qui tenaient les voiles. Marianne observait ce spectacle qu’elle n’avait jamais vécu.

Debout sur le pont elle regardait le tourbillon d’écume que rejetait de droite et de gauche l’étrave du Soleil d’Orient. Dans le ciel d’un bleu admirable, on voyait quelques nuages blancs. Des mouettes et des goélands volaient en criant.

Le soir arrivé, Marianne alla se coucher. Elle n’arrivait pas à dormir avec le claquement des voiles, le sifflement du vent dans les haubans, les conversations des matelots, le bruit infernal des animaux effrayés et en proie au mal de mer. Bref, elle était angoissée et avait chaud. Elle se leva sans un bruit pour ne pas réveiller les matelots et elle monta sur le pont.

Tout à coup elle aperçut un garçon caché derrière un tas de cordage. Il avait l’air effrayé.

" - Que fais-tu ici ?  demanda Marianne étonnée.

- Est-ce que je peux te faire confiance ? demanda le jeune garçon inquiet. Je suis monté à bord sans être inscrit sur le rôle. Est-ce que tu peux m’aider ?

- Viens avec moi, cache-toi dans ma cabine, personne ne te verra ici et je t’apporterai à manger.

- Merci, je m’appelle Yann Venir et toi ?

- Moi, c’est Marianne, je suis la fille du capitaine et je vais jusqu’à Canton pour vivre chez ma tante. "

Le garçon était musclé pour son âge. Il était brun et couvert de taches de rousseur. Ses yeux marron étaient petits et brillants, son nez aplati et ses lèvres toutes minces.

 

Après le golfe de Gascogne, ils passèrent par Cadix puis l’île Ascension et ensuite au sud de l’Afrique. Tout s’était bien passé.

Il n’y avait pas beaucoup de vent depuis le départ. C’est alors qu’au petit matin, le vent forcit, et l’officier de quart décida de faire prendre un ris dans les huniers. Des matelots furent envoyés arqueboutés aux vergues qui décrivaient de grands arcs de cercle au gré du roulis. Soudain, le grand hunier de déchira et ses lambeaux, qui battirent violemment dans un bruit de tonnerre, précipitèrent deux hommes à la mer. Hélas, les deux hommes ne réussirent pas à remonter sur le bateau, et on ne put les retrouver car la mer était trop agitée. Deux jours après la mer s’était calmée.

 

Après cent six jours de mer, le  Soleil d’Orient arriva en vue de Madagascar. Il mouilla dans la baie de Saint-Augustin, au sud-ouest de l’île.

Il se trouvait seul à ce mouillage qui posa quelques problèmes au capitaine car il craignait d’échouer son navire.

Comme il n’y avait pas le moindre village à cet endroit, le premier soin du capitaine fut de faire dresser des tentes pour y abriter les malades du bord. En effet, le scorbut commençait à faire des ravages. La maladie se manifestait par de gros hématomes qui apparaissaient sur tout le corps en provoquant de vives douleurs, tandis que les dents se déchaussaient. Le scorbut était essentiellement dû à l’absence de produits frais dans les repas.

Attirés par la présence du vaisseau, des indigènes vinrent en pirogues autour du Soleil d’Orient pour proposer des tortues dont la chair est réputée efficace contre le scorbut et des rafraîchissements variés : citrons, patates, melons d’eau, concombres...

Les jours passaient. Pendant ce temps les hommes d’équipage vaquaient aux occupations coutumières des escales : reconstituer les provisions d’eau, nettoyer et calfater la carène, pêcher le long du bord...

Au cours des jours suivants, l’équipage embarqua les rafraîchissements et prépara le retour à bord des malades. Une fois les malades rassemblés, on s’aperçut que l’un d’eux manquait à l’appel. Le capitaine découvrit qu’il s’était sauvé dans les bois. Comme le fuyard demeurait introuvable, le capitaine se résolut à partir sans lui.

Le soir on leva l’ancre secondaire, on embarqua la chaloupe. A cinq heures du matin, on mit l’ancre principale à pic, et une demi-heure plus tard, le vaisseau reprit la mer à destination de Moka. Le voyage de Madagascar à Moka ne présenta aucune difficulté particulière de navigation.

Le bateau arriva à Moka sur la mer Rouge. Là ils chargèrent du café. Puis le vaisseau repartit vers les côtes de l’Inde à Pondichéry et Karikal pour embarquer des toiles blanches et de couleur, à Yanaon des mouchoirs, sur la côte de Malabar ils chargèrent du poivre, à Chandernagor des soieries, des broderies, des mousselines...

Puis le Soleil d’Orient repartit vers Canton qui devait être la dernière escale de Marianne.

Depuis leur rencontre Marianne donnait régulièrement à manger à Jean qui caché dans sa cabine n’avait rien vu des escales. Marianne lui avait rapporté une défense d’éléphant.

Ce jour là, lorsque Marianne entra dans sa cabine pour apporter de la nourriture à Yann, il lui dit :

" Tiens, c’est pour te remercier de t’occuper de moi.

- Merci. Qu’est-ce que c’est ?

- Marianne ouvrit le paquet et découvrit une statuette de marin en ivoire.

- Qu’elle est belle, c’est toi qui l’a sculptée ?

- Oui " fit Yann en rougissant pour le compliment. 

Ils repartirent en direction de Canton. Marianne commençait à se sentir triste à l’idée de quitter son père et Yann. L’arrivée à Canton fut pour elle une corvée. C’était dur de s’éloigner de ceux qu’elle aimait.

La Compagnie des Indes s’était installée dans l’île de Wampoa, située à trois lieues en aval de Canton. C’est là que le Soleil d’Orient mouilla.

Pour se rendre à Canton, Marianne et son père prirent un sampan. Il y avait une multitude de jonques et de sampans qui faisaient la navette entre Canton et les vaisseaux de la Compagnie des Indes. Marianne était très impressionnée par tous ces bateaux qui se croisaient sur la rivière.

A cette époque Canton était une très vaste cité entourée de murailles délimitant une ville tartare et une ville chinoise de près de un million d’habitants. La ville était fermée aux étrangers. La tante de Marianne habitait sur les quais au-dessus d’un magasin européen. Marianne et son père reconnurent la maison à l’enseigne écrite en français. Ils frappèrent à la porte. Une servante ouvrit et leur dit :

" - Êtes-vous les parents de Madame ?

- Oui.

- Elle m’a beaucoup parlé de vous. Madame est gravement malade. Suivez-moi.

Lorsque la servante ouvrit la porte de la chambre ils virent la tante étendue sur son lit.

Le père de Marianne s’approcha :

"  - Bonjour qu’est-ce que tu as ?

- Je pense que j’ai trop fumé et maintenant je suis gravement malade. Je ne pense pas que je pourrai m’occuper de Marianne.

- Oui je comprends. Marianne tu ne resteras pas chez ta tante, nous allons partir. J’espère que tu vas guérir. "

- Au revoir dit Marianne qui paraissait soulagée de cette décision.

Ils ressortirent.

" - Papa, j’ai quelque chose à te dire dit Marianne.

- Qu’est-ce qu’il y a ?

- Eh bien, c’est-à-dire...

- Mais qu’est-ce qui se passe, dis-moi tout ?

- Eh bien, dans ma cabine, il y a un petit garçon qui...

- Mais qu’est-ce que cela veut dire ? s’inquiéta le capitaine.

- Un petit garçon qui voulait naviguer et qui voulait aller...

- Il voulait aller où exactement et est-il marqué sur le rôle ?

- Eh non, il est monté à bord sans être inscrit.

- On ne peut donc pas le garder à bord dit le père.

- Pourquoi dit Marianne.

- Parce qu’il n’est pas inscrit sur le rôle.

- Mais tu es le capitaine, c’est toi qui décide.

- Mais je dois respecter la loi.

- Si on le laisse dans ma cabine, personne ne le verra et en plus comme je ne peux rester à Canton j’ai une idée.

- Et quoi encore ?

- Sa mère pourra me garder, je suis sûre qu’elle voudra bien. Cela lui fera un travail.

- Tu t’imposes chez les gens maintenant. Bon après tout tu as peut-être raison, il faut qu’on trouve une solution pour toi. Pourquoi pas celle là ?

 

Ils repartirent de Canton et passèrent par le détroit de Malacca, puis s’arrêtèrent à l’île Bourbon.

 

Lorsqu’ils repartirent de l’île Bourbon, un violent ouragan s’abattit sur le Soleil d’Orient. Le lendemain matin, le Soleil d’Orient avait coulé. L’équipage eut juste le temps d’embarquer sur les chaloupes de sauvetage. Ils furent sauvés, mais les trésors innombrables qui étaient dans les cales furent engloutis dans le fond de la mer.

Ils réussirent à rejoindre Madagascar. Arrivés sur l’île ils eurent la chance d’embarquer sur le Royal Philippe, un vaisseau de la Compagnie des Indes qui retournait à Lorient.

Ils passèrent par le cap de Bonne Espérance puis mirent le cap sur Lorient.

Marianne, terrifiée par le naufrage, était heureuse de retrouver sa maison. En déballant sa malle, elle retrouva le cadeau de Yann et le rangea précieusement dans ses affaires. La mère de Yann fut heureuse de retrouver son fils dont elle était sans nouvelles et accepta avec joie de garder Marianne. Les deux enfants étaient heureux de pouvoir jouer ensemble sans avoir à se cacher.


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